On peut traverser quelques longs tunnels, et pourtant réussir à atteindre ses rêves…

Dans le cadre de la campagne pour la Renaissance du Lotus Noir, qui s’est soldé par un échec, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer une (très) grande illustratrice du jeu Magic The Gathering. Magali Villeneuve donne une belle image de la Vie, et à ce titre-là, je me permet de la retranscrire ici.

Et c’est une multipotentielle qui semble s’exprimer…

M.Mih : Bonjour Magali. Merci de nous consacrer un peu de ton temps !

Doit-on encore te présenter ? Tu reviens juste de l’Éternal Week-end 2018 qui s’est déroulé les 4, 5 et 6 mai sur Aubervilliers. Tu illustres des cartes Magic depuis Theros (septembre 2013). Mais Magic n’est pas ton seul terrain de jeu. Game of Thrones, Star Wars, Seigneur des anneaux… Et tu es aussi l’auteure de la saga La Dernière Terre, qui comprend les romans, les bandes-dessinés, une mystérieuse caste d’Arpenteur… Quelle vie bien remplie !
Avec tellement de cordes à ton arc, chaque flèche que tu décoches semble atteindre sa cible… Quel est ton secret ? Es-tu née avec une bonne étoile au dessus de toi, et une fée attentive à ton épaule ?

Magali : J’admets que moi-même, lorsque je lis de tels résumés de ma carrière jusqu’ici, j’éprouve encore un peu d’incrédulité ! Je ne suis pas le meilleur juge quant à confirmer que j’aie su ou pas mener tout ceci toujours avec succès, mais une chose est certaine, je me suis toujours donnée à fond, à tous les stades de mon évolution et sur chacun des projets pour lesquels j’ai eu la chance de travailler
Pour ce qui est de la bonne fée, je crois au contraire que c’est parce qu’elle n’est pas venue me visiter au départ que j’ai réussi à faire tout cela. Je parle souvent du fait que je sois autodidacte, non pas pour susciter une quelconque admiration, mais au contraire pour bien souligner le fait que tout est accessible à tous, pour peu qu’on s’en donne la peine. On peut ne pas avoir la possibilité de faire des études, galérer pendant des années, passer par la case « petits boulots ingrats », traverser quelques longs tunnels, et pourtant réussir à atteindre ses rêves. Nous vivons une époque cynique et un peu désenchantée, où ça sonne mièvre de dire cela ; c’est pourtant ma réalité. Et pas seulement la mienne, c’est une certitude ! C’est pourquoi j’ai à coeur de partager ce parcours où nulle bonne étoile n’a eu son rôle à jouer, pas plus que la chance ou le hasard, en espérant que cela puisse donner du courage à d’autres

M.Mih : Comment t’organises-tu, pour gérer autant de projets différents ?

Magali : C’est un peu une discipline de sportif ! Je dis souvent que les illustrateurs ( pour ne parler que de cette catégorie d’artistes en particulier, bien sûr), sont des athlètes sur une chaise de bureau ! Je m’efforce d’avoir des journées cadrées et une hygiène de vie correcte. Et puis surtout, je travaille beaucoup. En moyenne une douzaine d’heures pas jour, souvent plus en période de bouclage. Jamais de week-end et des vacances rarissimes. Certains « sacrifices » sont nécessaires quand on veut être sur plusieurs fronts à la fois. En douze ans de carrière, j’ai donc renoncé à beaucoup de choses agréables, aux loisirs, aux sorties, mais sans regret, car ainsi j’ai pu abattre suffisamment de travail pour me faire ma petite place dans le milieu. 

M.Mih : Quelle a été l’illustration de carte qui t’a procuré le plus de plaisir à dessiner ? Et celle que tu as maudite cent fois ?

Magali : C’est toujours assez changeant, car on travaille en permanence sur de nouvelles choses, et une illustration qu’on a aimée est très vite remplacée par une nouvelle. Mais pour parler de ce qui est sorti à ce jour, difficile de ne pas citer « Chandra, Torche de la Défiance ». J’ai vécu cette assignation comme une consécration. J’admirais ce personnage bien avant même de savoir que je travaillerais un jour pour Magic. Je regardais les oeuvres de ces fabuleux illustrateurs de loin, pensant que cela me serait toujours totalement inaccessible. Les Michael Komarck, Aleksi Briclot, Daarken, Chris Rahn, Terese Nielsen, pour ne citer que quelques exemples, tous exerçaient à mes yeux à des niveaux tels que jamais une autodidacte ne pourrait y prétendre.

 

Alors lorsque j’ai vu dans ma boîte mail cette commande pour l’illustration de la carte Planeswalker de Chandra, autant vous dire ça a été un TRÈS grand moment. La réalisation de l’illustration elle-même n’a pas été facile, ça ne l’est jamais vraiment, mais chacune des 45 heures de colorisation que cela m’a demandé ont été des moments très heureux, voire euphoriques !

Quant à celle qui m’aurait mis des bâtons dans les roues, j’ai le souvenir d’avoir ressenti un petit moment de solitude sur le « Painter’s Servant« . Je suis contente de l’illustration au final, et cerise sur le gâteau, beaucoup de joueurs l’aiment aussi. Elle représentait néanmoins un gros défi. L’évocation d’une sorte d’épouvantail version Kaladesh, trouver un design sympa pour la figure centrale, du métal, de l’organique, des volatils et des nuages de peinture bien colorée, tout cela dans un même dessin, tout en conservant une illustration lisible et compréhensible... C’était totalement à côté de ma zone de confort à l’époque. J’ai douté comme une folle pendant les 3/4 du temps de colorisation. Mais ça a eu le mérite de m’aider à progresser davantage sur ma façon de peindre le métal. Tout est bon à prendre !

M.Mih : De mauvaises langues disent que malgré le fait que tu sois au cœur de création de plusieurs cartes Magic The Gathering, tu ne jouerais toujours pas… Rassure-moi, ce n’est que mensonge et perfidie ? 😉

Magali : Les mauvaises langues ont raison, j’en ai bien peur ! En revanche, je ne suis pas du tout une non-joueuse et fière de l’être. J’ai vraiment à coeur d’apprendre. Seul le temps me manque. Ce fut d’abord le community manager de Magic France, Nicolas Gabillon, navré d’apprendre que je ne jouais pas, qui m’a (patiemment) guidée à travers la première partie de Magic de ma vie. Puis une amie a poursuivi mon initiation, puis d’autres amis se sont récemment fixé pour mission de prendre le relais ! 

M.Mih : Comment se passe l’apprentissage de ce jeu ? Tu as une couleur préférée ?

Magali : L’apprentissage se passe laborieusement, forcément. Mon grand maximum en termes de jeux de cartes, c’était la bataille : je pars de loin ! Et Magic, ce n’est pas du tout le jeu de carte basique : c’est très sophistiqué. C’est d’ailleurs ce qui en fait un jeu formidable. Mais lorsque l’on est un débutant total, au départ, toute cette sophistication a de quoi submerger. Ma couleur préférée ? Le rouge. Pourquoi ? Parce qu’on m’a dit que c’était le mieux pour les débutants. Au départ, quand on m’a demandé cela, j’ai instinctivement répondu « bleu » et on m’a regardée bizarrement. Alors depuis, je réponds « rouge », comme ça maintenant, on me regarde avec un air attendri à la place. C’est mieux. ^^

M.Mih : Tu as entendu parler de la Renaissance du Lotus Noir. Entre nous, qu’est-ce que tu en penses ?

Magali : J’en pense que cela me met en joie totale ! Je me souviens encore de l’interview que Lotus Noir m’avait accordée il y a quelques années, quand j’étais encore un bébé chez Magic, c’était tellement la classe pour moi d’être publiée dans ce magazine ! Alors évidemment que Lotus Noir DOIT renaître : Magic est un jeu fantastique et fédérateur qui mérite de trouver toujours plus d’écho, en particulier dans notre pays où les univers de l’imaginaire se font trop discrets. Le format papier est un défi à l’heure actuelle, chacun le sait, mais je trouve rassurant que des équipes se rassemblent néanmoins autour de tels projets. Magic a le mérite d’être une chose tangible, et je sens, chaque fois que je rencontre des joueurs, qu’une bonne partie du plaisir de jeu est d’avoir les cartes en main, de manipuler, de regarder. Il est donc cohérent que le magazine qui s’y rattache demeure lui aussi un bel objet concret. 

M.Mih : En 2018, peut-on encore devenir illustrateur pour Magic The Gathering ? Quels conseils pourrais-tu donner à ceux qui ont la foi ?

Magali : Bien sûr qu’on le peut encore ! L’un de mes conseils pour le devenir serait d’abord d’être exigeant et passionné. Magic, c’est un héritage de 25 années où nombres d’artistes de tous genres et tous horizons se sont succédés pour aider à faire vivre et évoluer le jeu. Lorsque l’on postule chez Wizards of the Coast, c’est avec l’envie de prendre part à ça : il faut donc aimer l’univers de Magic avant tout, car c’est un travail plein de défis constamment renouvelés ! 
Et pour être encore plus concrète, je conseillerais aussi de se constituer un portfolio adéquat. Vous êtes fort en environnement ? Misez là-dessus. Votre truc, ce sont plutôt, les créatures ? Alors mettez cela en évidence. 

Ceci est d’ailleurs vrai même avant l’étape du portfolio. Adolescente, je me souviens de quelques esprits chagrins qui me répétaient que j’avais tort de ne dessiner que des humains, que je ne ferais jamais carrière si je ne savais pas « tout faire ». Il n’y a que les génies qui savent tout faire au même niveau de maîtrise, soyons lucides. Et des génies, des vrais, il y en a combien ? Un ou deux par génération ? Et encore !

Alors avant de compter sur votre génie intérieur, employez-vous d’abord à savoir ce qui vous fait le plus vibrer lorsque vous dessinez. Car faire une carrière d’illustrateur, ça a beau être motivé par la passion, ça n’en reste pas moins un vrai travail qui est loin d’être exempt de difficultés. Inutile donc de vous rajouter celle de n’être pas employé pour ce que vous aimez vraiment faire. Car dites-vous que quelle que soit votre « spécialité », vous allez devoir avoir le nez dedans chaque jour pendant des années, si ça marche bien pour vous. Si vous vous faites engager à contre-emploi, vous risquez de pleurer quelques larmes de sang ! ^^ Et vous risquez aussi de ne pas réellement donner le meilleur de vous-même à chaque fois, accessoirement.Donc, soyez honnêtes  envers vous-mêmes et droits dans vos bottes, et assumez qui vous êtes en tant que dessinateur.

M.Mih : Les trois mots, valeurs, ou concepts qui animent ta Vie ?

Magali : Le travail, pour commencer. Rien ne s’acquiert sans efforts considérables et soutenus. Beaucoup de gens baissent les bras assez vite face aux difficultés et aux revers de fortune, c’est triste. Car chacun a le potentiel d’accomplir quelque chose d’épanouissant, à condition de ne pas perdre de temps à se trouver des centaines d’excuses pour ne pas se lancer.
Ensuite, je crois très fort au fait qu’il ne faut jamais arrêter de vouloir devenir meilleur. On est toujours une version perfectible de soi-même, envers soi-même, mais aussi envers les autres. Vouloir évoluer, apprendre, se remettre en question sans cesse, je crois que c’est une des clés pour se dépasser.
Et enfin, ne pas avoir peur de faire de grands rêves. L’esprit est une chose surprenante qui peut développer bien des ressources par le seul pouvoir de la suggestion : alors il faut s’accorder le droit d’être ambitieux, quel que soit l’objet de cette ambition, et surtout ne pas se laisser convaincre par les personnes défaitistes. J’aime cette phrase de Jean Cocteau qui écrivait : « le tout dans l’audace, c’est de savoir jusqu’où on peut aller trop loin ». C’est un très bon leitmotiv dans tous les domaines de sa vie. Car une chose est sûre : rien n’arrive jamais si on n’essaie pas ! 

M.Mih : Merci de nous avoir consacré du temps ! Nous espérons très bientôt avoir un stand voisin du tien sur un événement Magic The Gathering. 😉

Magali : L’honneur est pour moi, vraiment. Et rendez-vous est pris pour le stand voisin ! Mais je vous préviens, quand je suis sur un événement Magic, il y a de l’ambiance à ma table et du trafic de friandises ! Alors préparez les provisions ! 

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