La Vie de Ça : 1.Catalogue : Aux Céleste(s)

Au début, Ça n’était pas. Ça n’était qu’un prétexte, un besoin de conformisme, un fantasme. Le plus beau et le plus puissant des fantasmes. Ça, c’est sûr. Des dragons, voilà ce qui était présent.

AAAh… Ça veut crier, essaye, se racle la gorge, ouvre la bouche, encore et encore. Rien ne sort. Heureusement! Imaginez, crier d’avoir été surpris par deux dragons endormis. Un aller simple vers le bûcher, sans avoir le temps de se signer.

Quelle peur! Ces deux énormes bêtes, aux couleurs criardes, n’allaient certainement pas chercher à le convertir en esclave. Surprendre deux dragons dans leur grotte nuptiale, c’est la fin de son existence assurée. Surtout deux jeunes dragons, comme l’attestent leurs écailles. C’est vrai, en vieillissant, les dragons deviennent plus gris, plus sombres. Plus cools aussi. Enfin, si l’adjectif cool peut correspondre aux dragons.

Disons, moins mortels. Un peu plus braises que flammes, quoi. Ils savent que cramer quelqu’un, c’est quelques secondes de plaisir somme toute assez éphémères. Alors que la servitude, c’est un petit rien qui améliore le quotidien, un peu de confort, un cure-dent autonome, un gratte-oreille à pattes, un excellent chasseur de baie et de champignons, et ça, pour un dragon avec la vue qui baisse, ça n’a pas de prix…!

 

Ça est donc terrifié, mais vivant.

Bonne nouvelle.

Terrifié, est-ce le terme? Oui, il a peur. Froid. Cloué sur place, avec une glaciation qui se développe au niveau de son ventre. Un comble à coté des brûlures d’estomac que connaissent très régulièrement ses ennemis les dragons. Disons, pas ennemis, on n’est pas ennemi avec un volcan ou l’orage. On évite juste les relations trop intimes. Question de bon sens.

Froid. Tremblement. Surtout, ne pas éternuer. Ne pas tomber malade. Encore une histoire à rester sous la couette pendant une semaine. Ah, et aussi, pour ne pas réveiller les bestioles. Remarque, la stérilisation par la chaleur, c’est efficace. Efficace, mais pas nécessaire, pense Ça.

« Tiens, j’ai encore de l’humour… bon signe, ça. »

Bon, arrêtons d’être ridicule, sans arrêter d’être. Pourquoi suis-je là? Comment cela a commencé? Que vais-je faire? Ai-je envie d’aller aux toilettes? Pourquoi ce froid intérieur? Pourquoi cet état de confusion?

Froid. Peur. Agir. Regrouper ses pensées, concentrer sa force. L’adrénaline est censée apporter l’énergie pour s’en sortir. Perte de la motricité fine pour pouvoir détaler. Adrénaline? Ça aimerait crier, crier. Et puis, il se dit que c’est très con.

« Deviens-je fou? Et qu’est-ce que je fous dans cette grotte? »

Un vent d’air chaud vient chaleureusement redonner un peu d’esprit à notre brave Ça.

Dans d’autres circonstances, cela sentirait bon le sable chaud, la mer, l’air rempli d’iode (en réalité, c’est l’odeur du sulfure de diméthyle, et non de l’iode, mais lorsqu’on bronze sur sa serviette, ce genre d’erreur ne change pas grand chose à l’état de bien-être)… Bref, cela sentirait les vacances.

Là, juste une odeur concentrée de viande subissant une attaque rapide d’enzymes digestives, une bonne dose de viande à priori, ce qui aurait valu une envie irrésistible de somnoler sur terre, plutôt que de se dégourdir les ailes… Oui, le souffle et l’odeur permettent une analyse pertinente, quoiqu’un peu simpliste, de l’état de conscience d’au moins un des deux raccourcisseurs d’espérance de vie.

Chance, c’est le mâle  qui émerge de chez Morphée (se reconnaît au grognement lié à l’ouverture des paupières : le muscle releveur de paupière dérange la proéminence laryngée, bien plus développée chez les mâles, alors forcément, ça fait grogner). Bien moins vif que la gente féminine. Physiquement et intellectuellement.

Ça sent qu’il a une chance de s’en sortir. Mieux encore, il ressent du courage. De la fierté aussi, certainement. Fier d’être encore en vie, se dit-il. L’adrénaline remplit enfin son rôle. Sauf peut-être pour la pensée.

« Je pense encore beaucoup, il me semb… »

Paupière levée, sans grognement. Vivacité d’esprit toute féminine, là où le balourd se demandait encore si ce cure-dent providentiel allait d’abord lui soulager l’intérieur de l’oreille ou entre les écailles des jambes. Ça aurait bien une préférence, mais ne pas partir, c’est mourir beaucoup. Courir ou mourir. Ça se lance à travers les caillasses, esquive 3000 degrés par ici, des griffes par là. Le couple dragon perçoit cet être comme un cadeau pour leurs noces, un tantinet impertinent, il est vrai. Cela tombe bien, ils n’ont même pas encore commencé à consumer leur amour.

Ça se jette à terre, enfin, se jette sur les pierres. Ses genoux sont ensanglantés. Ses coudes aussi. Le sang prend vite la couleur du sol, les pierres broyés en poudre viennent colmater les plaies, faisant plus de mal que de bien.

« Mourir, oui, mais digne, c’est dégueulasse, là » peste Ça, avec énervement. Rage. Ça brûle, et ça enrage, les blessures. La Mort ailée se rapproche, avec ses deux bourreaux bourrins. Une idée, vite… Ça rampe dans une crevasse, bousculant tout un éco-système à base de vieux os. C’est fou le nombre de bestioles qui aiment se délecter de cadavre.

« Faites que je ne sois pas à leur menu aujourd’hui »

 

Ça ignore qu’il faut au moins 72 heures avant qu’un nécrophage ose s’approcher d’un cadavre roussi par le feu d’un dragon. Et entre nous, ce n’est pas le meilleur moment pour parfaire sa culture générale. D’ailleurs, il se passe quelque chose d’étrange… enfin, plus étrange que de se retrouver au milieu d’une grotte avec deux compagnons qui visiblement cherchent à croquer la vie à pleine dent. Et là, c’est la vie de Ça.

 

Mais les dragons, bien loin de s’énerver à la vue de ce casse-croûte qui joue les plats de résistance, à ce repas qui n’arrête pas de sauter (les dragons sautent aussi des repas, mais uniquement par sadisme bestial et ils finissent toujours par le bouffer), voilà qu’ils ont l’air de s’amuser… Cet hôte surprise leur rappelle le pourquoi de cette grotte: s’accoupler pour le plaisir, certes, mais et surtout aussi pour assurer la continuité de leur espèce légendaire. Avant même d’avoir goûté au plaisir charnel, c’est une discussion qu’ils ont eu il y a quelques temps… Un dragonneau.

Un être à s’occuper, à observer, une raison de vivre pour la chair de sa chair. Subvenir à ses besoins. Lui apprendre à communiquer, à voler, à ne pas brûler n’importe quoi (c’est mauvais pour les poumons)… Et voilà que le moment semble venu d’associer leurs corps et leurs âmes.

Pour un être comme Ça, c’est un spectacle merveilleux, quoique dangereux. Roucoulant à chaude braise, la caverne supporte les assauts répétés, les « Attrape-moi », « lâche-moi »… Les rochers volent, des écailles s’envolent. Les dragons sont maîtres en la matière, et ne s’arrêtent pas au 7ème ciel, même dans une caverne. Et Ça survit, au milieu de tant de preuves de désirs et de casse, avec une pointe de jalousie. Voilà qu’ils ont totalement oublié leur gourmandise.

Notre voyeur malgré lui ne peut empêcher son cœur de battre de plus en plus vite. Ça ressent les vibrations de la caverne, la belle musique érotique dont ces deux drôles d’oiseaux font sauvagement preuve. Alternant la domination et la soumission, une fois maître, une fois esclave, et toujours avec de la complicité au coin de la gueule. La température monte, le cœur de Ça accélère, quelque chose va arriver. Ça le sait, Ça le sent. Il faut partir. Danger imminent. De grosses gouttes de roches fondues tombent maintenant du plafond. Le rythme s’accélère encore. Plus vite, oui. Les dragons redoublent d’efforts dans leurs ébats faisant fi de ce monde qui tremble. Ça saute, cherche une sortie pour ne pas mourir carbonisé. Tout va de plus en plus vite. Ça ne voit presque plus rien. Étouffe. La caverne semble disparaître. Les dragons continuent leur ascension au plus haut degré du plaisir. Ça ne voit plus rien, visage brûlé, trop chaud, ne pas s’évanouir, se retenir de mourir…

Orgasme.

Dans un immense râle draconique, sous un torrent de lave, Ça disparaît.

Les dragons aussi.

C’est la fin de l’acte sexuel aux céleste(s).

 

La suite : 2. Monologue : Tant soignée

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.