L’habit ne fait ni le moine, ni le guerrier

Le hakama ne fait pas le maître…

Partir d’un objet du dojo pour écrire une fiction, c’était mon objectif de la semaine. Cela faisait un petit moment que je n’avais plus écris de la fiction. Eh bien, c’est comme un muscle, si je n’écris pas, la reprise est galère… N’hésite pas à laisser un commentaire, merci !

 

Senseï ne dit rien, peu enclin à laisser libre cours à sa colère.
Depuis son arrivée à Londres l’année dernière, il avait redoublé d’ardeur dans sa pratique bouddhiste de la secte Rinzaï, afin de ne pas dépérir. De la pluie et du froid. Du gris, du gris, parfois une éclaircie. Parfois. Si ce n’était qu’une histoire de météo, Senseï aurait pu passer outre. Après tout, sa Voie est  les arts martiaux, l’Aïkido pour être précis. Mais son dojo reste vide, les élèves ne restant que quelques semaines, et encore… Alors, quand il n’y a ni chaleur dans l’air, ni sur le tatami, la déprime guette. Et voilà qu’aujourd’hui, un petit merdeux – Que le Bouddha m’excuse – se fout ouvertement de Senseï.

– Donc, votre truc martial, c’est de faire de la danse en pyjama et jupette.

– Quelle est la raison de votre visite, si courtoise soit-elle ?

Senseï fait preuve d’une grande impassibilité. Aucune émotion n’atteignant son visage. Le timbre de sa voix reste naturel. Certainement que la météo exécrable doit l’aider à garder son sang-froid.

– Je suis professeur de lutte. L’un de mes élèves s’est fait péter la gueule à votre cours d’Aïe d’Aïe kido.

Senseï ne réagit pas. Ce n’est pas la première fois que l’on venait se plaindre. Ici, c’est une autre mentalité. Dans son pays d’origine, au Japon, on venait le remercier. Ici, on se plaint. Temps de merde. Ça transforme les êtres humains en pleurnichards.

– C’est un p’tit jeune, facilement influençable. C’est facile, votre truc. Mais moi, je ne fais pas dans le cinoche. Avec vos frou-frou de jupette, votre encens, vos bougies, vos prosternations et vos rôles pré-déterminés, forcément, ça effraie la bleusaille.

– Où voulez-vous en venir ?

Inspirer, penser à la plénitude de chaque instant. Expirer, la plénitude emplit tout le corps. Senseï n’en a que faire des paroles de ce personnage ridicule. Des mots et des mots. Il est un homme de corps, un homme d’action.

– Ce soir, à 20h, à Hyde Park, je vous défie. Venez sans artifice

Quelle perte de temps. Senseï s’apprête à refuser. Il n’est pas un animal de foire qu’on exhibe. Les techniques d’arts martiaux peuvent d’un seul geste décider de la vie ou de la mort d’un être, elles ne doivent pas être montrées en public sans raison, et encore moins pour une question d’ego. Il n’a qu’a se rhabiller, l’autre rosbeef prétentieux.
Cependant… ce lutteur semble sûr de son coup. Il y aura sûrement du monde. Serait-ce l’opportunité à saisir pour enfin mettre la lumière sur son dojo et sur l’Aïkido ? Non par vanité, juste par nécessité pécuniaire. Après tout, ramener du monde au dojo réchaufferait les murs.
C’est entendu, 20h à Hyde Park.

Hyde Park, 20h. Il fait frais. Froid pour Senseï. Légèrement humide pour un anglais, un temps de chien pour les autres. La foule est là. Le lutteur aussi. Senseï arrive, dans sa tenue de pratiquant de la Voie : sandale de paille, pantalon ample à sept plis (un plis pour chaque valeur du code des Samouraïs) et une épaisse chemise blanche. Il a fière allure face au lutteur en short, muscles saillants, pectoraux dressés et abdominaux dessinés. Des chuchotements parcourent l’assistance. Cependant, personne n’ose ricaner. Malgré la tenue extravagante – pour un anglais – de Senseï, chacun, même le plus enrhumé, est capable de sentir la tension qu’il dégage. Sauf le lutteur, qui se pavane, inconscient de l’enjeu martial.

– Que la danse commence !

Monsieur Muscle s’élance vers Senseï, bien décidé à montrer que le noble art de la lutte a encore de beaux jours (c’est une image, il ne s’agit pas de météo) devant lui. Senseï bascule son poids sur son pied avant afin de faire un pivot, laissant le lutteur se prendre les pieds dans le pantalon ample, nommé Hakama pour les puristes, du maître nippon. Il perd l’équilibre et la face. Rire de l’assistance qui porte bien mal son nom, car pas un ne fait le moindre geste pour assister le malheureux. Fou de rage d’avoir mordu la poussière à cause d’un pantalon ridicule, le lutteur, une fois verticalisé à nouveau, prend le public à partie.

– C’est donc ça, les fameux arts martiaux japonais ? Des êtres en costumes de clown qui gagnent en faisant des pirouettes ?

Le silence revient. Les spectateurs ne savent quoi penser, pour qui prendre parti. Était-ce déloyal ? L’habit fait-il le guerrier ?

Le lutteur, sentant le trouble, continue :

– Je vous le demande. Il m’a eu une fois. Mais comment voulez-vous saisir un tas de tissus ambulant. Non. Vous savez, les japonais, ce sont les maîtres de l’illusion, du vent. Ce sont des magiciens, et non des guerriers. Ce sont des êtres remplis de ruse, et non des hommes, des vrais.

Dans le public, les yeux s’ouvrent de plus en plus grand au fur et à mesure du discours, les mâchoires pendent. Tous semblent estomaqués. Le lutteur lui-même est surpris de l’effet de son petit discours. Oui, il avait un peu répété avant, s’attendant à ce que le clown vienne avec ses habits de travail. Mais tout de même, quelle réaction unanime ! Maintenant qu’il a le peuple avec lui, il va pouvoir s’en sortir la tête haute, et non les pieds devant.

Une voix derrière lui le tire de son orgueil. Une voix hachant un anglais difficilement compréhensible. Une voix de guerrier. De guerrier japonais.

– Auriez-vous un peu froid pour garder votre short, professeur ?

Le lutteur se retourne vers Senseï. Voilà ainsi pourquoi le peuple était pétrifié sur place… Senseï se trouve nu, totalement nu, son hakama soigneusement plié à coté de lui, ainsi que ses autres vêtements.

– Je comprends votre désarroi, et ne voudrais pas que vous trébuchiez à nouveau. Je crois qu’ainsi, je ne vous gênerai plus. Peux-être que le froid – car souvent la peur refroidit le corps – vous fait garder votre bas. Ne vous inquiétez pas, cela ne me dérange pas le moins du monde, vous pouvez le garder, professeur.

Pour la première fois, les spectateurs semblent avoir trouvé vers qui la sympathie doit aller. Choqués, – pensez-y, ce sont des anglais – mais amusés, ils ne regrettent pas d’être restés dehors. Maintenant, les deux hommes sont nus, le short du lutteur jeté négligemment par terre. Plus de frou-frou, plus de tissus, plus d’excuse. Juste deux hommes cherchant à prouver la légitimité de leur expertise. Et cette fois-ci, le combat dure. Est-ce pour éviter de ridiculiser une deuxième fois son adversaire, ou est-ce par réelle difficulté, Senseï n’abrège pas le combat. C’est seulement au bout d’un quart d’heure que le lutteur se trouve immobilisé sur le sol, le cul à l’air. Sans demander son reste, le perdant quitte le parc, bousculant les railleurs qui avaient le malheur de se trouver sur son chemin.

Au moins, ce n’est pas une défaite, pensa Senseï. Il n’est pas sûr que cette victoire apparente soit un succès pour son dojo. Cependant, il suffirait qu’un seul badaud du public de ce soir arrive, qu’un seul futur élève ait pu capter que le combat n’était pas entre deux égos, mais entre deux arts qui méritent chacun d’y consacrer toute une existence de sueur et d’efforts. Avoir un vrai élève, un vrai pratiquant qui viendrait, non pas apprendre chez le gagnant du duel, mais apprendre chez celui qui a fait vibrer sa corde intérieure, qu’importe qu’il soit le plus fort ou non. Un seul élève, ce ne sera pas suffisant pour que l’avenir du dojo soit pérenne, mais cela suffira pour que l’art continue de se transmettre. Un élève…

Le lendemain, 18h : cours du soir. Senseï ouvre les portes du dojo, comme à son habitude. Une vingtaine de gaillards sont là, avec à leur tête, le lutteur. Senseï connait les duels, et a conscience du risque de vengeance. On ne peut être guerrier et ignorer la nature humaine. Mais, tout de même, à Londres, il pensait  que le lutteur allait en rester là. Ou à la limite, qu’il se vengerait en usant de discrétion, cherchant à tendre un traquenard dans une sombre (et humide) ruelle. Mais en aucun cas à laisser son orgueil prendre le dessus au point de lancer une chasse à l’homme en nombre, en plein devant son dojo, à une heure si peu propice au règlement de compte. Senseï est plus consterné par la bêtise humaine qu’inquiet pour sa propre survie. Néanmoins, malgré leurs gueules de malfrats et leurs rictus, il ne ressent aucune tension haineuse émaner de ces apprentis guerriers. Le lutteur s’approche et… pose un genou à terre, tendant une silhouette.

– Senseï, j’ai compris mon erreur. Acceptez ce présent. Je vous en prie, prenez moi comme élève.

– On ne reconnait pas son erreur en venant en force

– Ils sont venu de leur propre volonté quand je leur ai dit que j’arrêtais la lutte. Tout ceux qui sont ici souhaitent suivre votre enseignement, je n’y suis pour rien.

Serait-ce une nouvelle entourloupe ? Attendent-ils d’être à l’intérieur pour lui régler son compte ?

Senseï baisse les yeux sur la silhouette. Deux hommes sont représentés en train de lutter. C’est tout frais, le travail a du être fini il y a une heure, tout au plus. Les mains du lutteur sont encore sale du travail de la pierre. Les deux hommes ainsi sculptés sont le lutteur et Senseï. Le travail est d’une grande qualité, et l’artisan qui l’a fait semble être sincère. C’est net, fait avec le cœur et non avec l’esprit. Et… Senseï est représenté dans une posture avantageuse. Cela finit de convaincre Senseï de la véracité des dires de son ancien ennemi.

– Hier, tu étais mon adversaire. Aujourd’hui, tu seras mon partenaire.

Et c’est ainsi que ce soir, personne n’eut a se plaindre de la fraicheur du dojo, même pas Senseï.

 

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