L’Océan n’est pas hostile, il n’est juste pas complaisant

La Pierre et le Sabre (livre 1): page 466 / 857
Film regardé : 6/11
Toutes les photos, régulièrement mis à jour, sont ici : Objectif Uchi-Deshi en image.

Le jour où l’Océan…

Allez-y et soyez prudent

Pour la première fois, Senseï nous laisse la possibilité d’expérimenter seuls l’océan.
Dans l’océan (à moins que ce ne soit sur l’océan, quant on est dedans, c’est déjà trop tard), je suis toujours seul.
Même avec Senseï et Framagirl à mes cotés, même avec toutes mes peurs et toutes les voix dans ma tête. Voix qui plaisantent, qui rationalisent, qui encouragent, qui tentent de dédramatiser… Toutes ces fonctions n’allant pas bien ensemble, c’est parfois un joli capharnaüm contradictoire, l’esprit. En tout cas, le mien.

Et pourtant, je suis seul dans l’eau. Seul dans la vie. Je peux parler avec Framagirl, lui demander de traduire les conseils oh combien précieux de Senseï sur l’océan, sur le comportement à avoir au moment même. Lui adresser un sourire qui se veut être rassurant, autant pour elle que pour moi. Mais je suis seul à agir pour rester à la surface. Pour ne pas paniquer. C’est mon corps, ma respiration, mon univers. C’est la solitude propre à chaque être humain. À mon humble avis. C’est ma solitude, en tant qu’être humain. Ma responsabilité vis-à-vis de moi-même.

Néanmoins, le maître peut être un refuge. C’est rassurant de savoir que l’enseignant est là, (avec nous, dans l’eau) même si, en réalité, il ne peut pas physiquement faire grand chose. Cela rassure, c’est comme ça.

Nous nous dirigeons donc vers la plage située à 300 mètres du dojo. Juste Framagirl et moi. Il est 16h40, on doit revenir entre 17h et 17h30 pour un cours sur les tatamis avec un élève extérieur. Juste le temps de faire trempette, quoi.

3 secondes sans vigilance peuvent suffire pour mourir
(Règle des Trois de Ron Hood, instructeur de Survie)

Cela faisait un moment que je voulais faire trempette sans Senseï. Pour voir un peu comment je me débrouille quand c’est moi qui doit prendre les décisions. Quand je suis seul juge de mes actions. Pour ne pas sentir le regard de Senseï sur mes non-performances. Et puis, pour faire ce que je veux dans l’eau, quoi ! Tu sais, ce curseur entre liberté et sécurité…

Sur le chemin vers la plage, je sens Framagirl nerveuse. Je sais qu’elle n’est pas rassurée, pourtant elle se débrouille mieux que moi dans l’eau. Elle arrive à rapporter du sable du fond de l’océan à 4 mètres de profondeur. Je n’y arrive même pas à 3 mètres. J’en rigole gentiment. Rire, c’est important, en toutes circonstances (ou presque…). Ça libère des tensions nerveuses. Nous arrivons sur la plage.

Déserte, comme d’habitude. Nous nous déshabillons tout en jaugeant les vagues. Petites vagues, grosses vagues, fréquence, force, sens du courant. Alternance. Si on ne peut prévoir avec exactitude la fréquence des grosses vagues, on peut cependant en avoir une idée. Idée qui reste valable parfois une demi-heure, parfois juste quelques minutes. D’où l’intérêt de rester toujours attentifs. Oui, 3 secondes sans vigilance…

La respiration à l’Aïkido suit le mouvement des vagues de l’océan. C’est en tout cas ce qu’on nous dit. Elles viennent et repartent sur la plage, dans un mouvement circulaire. La taille d’une vague est importante, bien sûr, mais aussi la manière dont elle se casse. La manière dont elle décide, après mûre réflexion, de se renverser, d’exécuter un ukemi (chute avant en Aïkido). C’est là qu’elle se casse. Je dis qu’elle se casse, car si on se trouve en-dessous, prisonnier, c’est la casse assurée, dont les conséquences dépendent de la force de la vague, de son poids. D’un roulé-boulé en apnée, à des membres qui se fracassent…

Okay. Quelques grosses vagues de temps en temps, mais sinon, des vagues abordables. Je compte juste entrer dans l’eau, et sortir. Entrer, c’est là aussi, comme lors d’une attaque à l’Aïkido. Quand on prend la décision d’y aller, il ne faut pas hésiter. On ne peut pas entrer à demi dans l’océan, on ne peut pas faire une demi-attaque. Dès que l’eau semble calme pour quelques instants, il faut courir, puis nager vite, pour ainsi dépasser le point de rupture, l’endroit où les vagues se cassent. Si une vague semble terrifiante, sur le point de se renverser, alors, aucune hésitation, il faut plonger en dessous. Si c’est trop tard, il ne reste plus qu’à chercher refuge au fond de l’eau, en laissant le raz de marrée remuer la surface.

En fait, la théorie est assez simple, non ?

Juste entrer et sortir. Entrer signifie faire quelques dizaines de mètres. Je salue l’océan, comme Senseï nous a demandé de le faire. Avant d’entrer dans l’eau et après en être sorti. Une manière d’avoir à l’esprit d’être attentif, une manière de remercier la Nature de nous avoir laissé la vie sauve.

La Nature n’est pas hostile, elle n’est juste pas complaisante.
David Manise, instructeur de survie

Je me mouille la nuque, petit rituel personnel pour me donner du courage.
Je me lance. Une certaine excitation, et surtout un plaisir d’agir. J’aime particulièrement ce moment où il faut s’aventurer dans cet univers si peu habituel pour le montagnard que je suis. Entrer n’est pas vraiment difficile, je trouve. Suffit d’observer un peu, et d’y aller sans hésitation. Tayooo !

C’est bon, j’ai dépassé le point de rupture, je me fais bercer par les vagues. Je regarde rapidement vers la plage, Framagirl est là, à m’observer. Elle n’a pas l’air de vouloir entrer dans l’eau. Chacun fait comme il le sent. Chacun est responsable de soi. Je regarde l’horizon. Ne jamais tourner le dos à l’océan. Car le sens du courant peut changer, car une vague taquine peut apparaître, car la ligne de rupture peut changer… Je suis heureux d’être là. Vigilant, mais heureux. Ma respiration est bruyante, l’eau n’a pas d’effet apaisant sur moi. Cela n’a jamais été le cas. Même à la piscine, plus jeune, j’avais peur qu’on me coule pour blaguer. J’ai le souffle court. Cependant, à part ce détail physiologique, je suis bien. Il est temps de sortir, je nage vers le rivage, faisant du wave-stop : utiliser les vagues pour se rapprocher du bord.

Il est illusoire de se croire assez fort pour nager contre les vagues. Il faut comprendre leur mouvement, savoir à quel moment nager, en wave-stop, et à quel moment laisser le courant nous éloigner du rivage, pour trouver une autre vague sympathique pour nous prendre.

Mes pieds touchent le sol, je cours, en levant les genoux le plus haut possible pour ne pas être entrainée en arrière, pour ne pas être aspiré par la mère qui rappelle ses petites filles, ses petites vagues. Plus cette mère a de l’autorité, plus la prochaine vague qui viendra sera forte. Il faut donc soit réussir à sortir avant la prochaine vague, soit accepter de replonger en arrière pour ne pas subir la prochaine vague. S’éloigner, pour revenir un peu plus tard. Théorie simple, quoique pesante pour le moral.

Mes pieds touchent le sol, je peux courir. Courir, ça me connait. Je peux enfin utiliser mon corps comme il a été conçu : pour un bipède terrestre. J’arrive à quitter l’océan sans être aspiré. Je suis vivant. Right.

Ça a duré une soixantaine de secondes, guère plus. Le temps d’entrer, de faire quelques dizaines de mètres, et de ressortir. C’est tout. Rien de sorcier. Framagirl me regarde. Elle ne compte pas y aller. Je fais demi-tour et replonge. Peux-être que je retrouve quelques gènes de l’époque lointaine où l’air était un poison pour l’organisme de mes (très) anciens ancêtres.

Je replonge.

Ce fut une erreur.

L’ambiance peut vite changer. Elle a changé. Je ne l’ai pas remarqué.

Le vestiaire de l'océan

J’arrive sans souci à traverser la porte d’entrée pour retrouver mon petit univers aquatique. Je suis en sécurité dans l’eau, à quelques dizaines de mètres du rivage, j’ai fait mon bonhomme en replongeant tout de suite. La classe. C’est suffisant, il est temps de sortir. Et puis, c’est comme si j’avais un mauvais pressentiment… Étrange, non ?

Direction la plage, Framagirl est un point pas très net, myope que je suis sans mes lunettes. Je me rapproche, me sers de chaque vague pour gagner quelques mètres. Je me sens aspiré en arrière, signe qu’une grosse vague arrive. Je me retourne, plonge en-dessous. Théorie simple, il suffit de l’appliquer maintenant.

À nouveau, direction la plage. Framagirl. J’avance, je suis aspiré en arrière. Allons bon, une autre grosse vague, je me retourne, plonge en-dessous. C’est fatiguant, mais ça me permet d’être en sécurité.

Direction la plage. Il y a du courant, je ne suis plus en face de Framagirl. Qu’importe, du moment que j’atteigne le sable. Je nage, mais plus lentement, plus méfiant. Encore une aspiration, encore une grosse vague. J’hésite à passer en-dessous. Parfois, on peut se servir des vagues, quand elle ne sont pas trop fortes, pour être ramené près du rivage. Pas en mode wave-stop, mais en mode body-surf. Mais la vague est trop forte. Je plonge en dessous. Mais j’ai hésité.

Un peu secoué par la vague, ça suffit, je n’ai plus envie de jouer, je veux rentrer, il y a un cours d’armes qui m’attend et Framagirl sur le rivage. Framagirl ? Elle a rétréci. Je décide de passer à la vitesse supérieure, je nage plus vite, mais rien n’y fait, elle continue de rétrécir. Trop de grosses vagues, l’océan rappelle à elle ses filles, et me voilà l’intrus. Je suis fatigué, j’ai déjà affronté quelques grosses vagues, que dois-je faire ? Prendre encore plus de distance avec le rivage, pour essayer plus tard, un peu plus loin, où les vagues semblent être moins fortes. Je suis fatigué, et je n’ai pas envie, psychologiquement, de reculer pour mieux sauter. De nager en arrière pour mieux plonger.

Les gens meurent parce qu’ils paniquent. Si tu ne paniques pas, tout ira bien.

J’y vais. Il suffit que j’atteigne l’endroit où j’ai pied. Une fois que j’ai pied, j’ai confiance dans mes muscles, je suis un terrien, j’arriverai à sortir. Il suffit d’avoir pied. Et je sais que ça me calmera aussi, psychologiquement. C’est mieux d’avoir les pieds sur terre.

Les grosses vagues continuent, je suis de plus en plus fatigué, j’ai l’impression d’avancer mais mes yeux me contredisent. Je dois trouver une solution. La solution, c’est de prendre plus de risque. Après tout, les vagues viennent lécher les pieds de Framagirl. Si je fais comme elles, je pourrai faire de même.

Une grosse vague arrive. Je décide de prendre le risque, de subir la vague pour être balancé près du rivage. C’est mon espérance. La vague se referme sur moi, je suis propulsé. Tout tourne. Je découvre une zone faite d’air et d’eau. Je ne peux pas gagner la surface, je ne peux pas respirer. Je suis projeté. Je ne peux qu’espérer m’en sortir.

La surface, enfin. De l’air. Je suis proche du rivage. À chaque aspiration, l’eau se retire, et le sol apparaît. Ce sol qui disparaît l’instant d’après sous trois mètres d’eau. Voir le sol ne suffit pas à être tiré d’affaire.

Si je m’en sors, je serai heureux. C’est ce que je me dis. Être vivant, c’est bien. Avoir survécu.

Je suis aspiré en arrière. Je ne peux pas être « prêt » à être projeté. Je dois juste l’accepter. Go…

Oui. J’ai toujours de l’air dans les poumons, j’inspire un grand coup. Maintenant, mes pieds touchent le sol. Je dois pouvoir avancer. Mais l’eau jusqu’aux épaules m’en empêche. Mon corps est à nouveau obligé d’accepter une énième aspiration vers l’océan. Je perds pieds, m’éloigne à grande vitesse du rivage. Cette vague sera particulièrement puissante. J’étais si proche. Je ne veux pas reculer, plonger, fuir. Mon corps utilisera cette vague, et résistera à la casse. Ce n’est pas un choix.

Si j’avais pu être à la place de Framagirl, j’aurai senti son cœur se serrer, ses yeux fixant ce point croulant sous l’eau tumultueuse. J’aurai su que je n’étais pas le seul à avoir du mal à respirer, pas le seul à douter, pas le seul à être en proie aux émotions. Elle aussi, elle a le souffle court.

Projeté. Propulsé. Envoyé. Tourné. Roulé-boulé. Mes genoux touchent le sol. Je me lève et cours pour quitter cet océan de danger. Je fais quelques pas, juste assez pour ne plus être atteignable. Je me retourne, salue l’océan, le remerciant de m’avoir permis de m’en sortir. Et je me laisse tomber sur le sol, haletant. C’est fini. J’ai survécu.

Je retrouve Framagirl. Puis le cours du soir. Senseï. La compagne du Senseï.

Ce soir-là, lors du repas, j’entendais le bruit des vagues dans le lointain. Ce soir-là, et pour la première fois, je trouvais ce bruit terrifiant…

Le soir après l'océan...

Expérience Parangon

Si tu trouves les photos qui suivent bizarre, l’explication est dans cet article : Parangon, évolution et dynamisme.
Toutes les photos de l’expérience Parangon, évolution et dynamisme en cliquant ici.

 

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6 pensées sur “L’Océan n’est pas hostile, il n’est juste pas complaisant

  • 3 novembre 2017 à 21 h 33 min
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    Jolies vibrations de l’esprit et du coeur, face à la peur de ne pas sortir vivant, mon ami créatif…
    Ceci dit, je ne me dis plus perso… que la survie est essentielle. L’instinct, l’intuition, la vision au-delà du perceptible. La vie n’est elle pas indissociable de la continuité dans tout ce que nous éprouvons et faisons? Sans que jamais cela ne finisse?
    Devant soi, toujours (re)garder vers le haut et tout autour mais aussi en bas sans craindre le pire… facile à dire en effet, fort fatiguant en réalité. Pas de problème, tant que l’on se sent toujours en plein dans son être.
    C’est ce que j’entends de cet article pour mon analyse « propre ».

    Merci pour ces chouettes mots !

    Ben LefranK

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    • 6 novembre 2017 à 20 h 23 min
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      Merci pour ton commentaire et ton analyse « propre »…

      Répondre
  • 24 octobre 2017 à 9 h 26 min
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    Bon je vois que l on s amuse avec les Éléments du Décor..
    Une autre expérience sera d y retourner à ce bel océan. Bonne continuation

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    • 25 octobre 2017 à 19 h 57 min
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      Oh que oui. Comme c’est difficile pour la peur de ne pas l’accumuler. Que ce soit face à l’océan, ou sur le tatami…

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  • 23 octobre 2017 à 0 h 16 min
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    Cette aventure avec les vagues me donne des frissons!!!

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