« Je n’ai jamais économisé mes forces pour le retour »

La Pierre et le Sabre (livre 1): page 399 / 857
Film regardé : 4/11
Toutes les photos, régulièrement mis à jour, sont ici : Objectif Uchi-Deshi en image.

La cloche

Plus que quelques mètres. Deux, à tout casser. Techniquement, c’est okay. Musculairement, ça devrait le faire. La peur ? Pas de peur. Il n’y a pas de raison d’avoir peur. Enfin, si. Des peurs bien encadrées, comprises, gérées. Des craintes plus que des peurs. Bien sûr, si je tombe, je risque de me faire mal. Très mal. Peut-être trop. Si j’ai une crampe, si mes mains glissent… Mais je ne pense pas à tout cela. Je le sais, c’est enregistré, c’est okay. Ce n’était pas écrit en petit sur le contrat, ce n’était pas caché. Je le savais avant que mes mains agrippent cette corde. À chaque fois que je grimpe, je connais très bien les risques. Que ce soit un arbre, ou bien cette corde. Cette épaisse corde. Symbole du t-shirt de Baja Aïkido.

Je n’ai pas le vertige. En tout cas, je n’y suis pas sujet. Je suis méfiant, toujours. Je n’ai pas le vertige, mais je pourrais l’avoir. Comme ça, d’un seul coup. C’est possible. Je ne crains pas le vertige, je crains d’avoir peur.

Deux mètres. Un mètre. Je n’ai plus qu’à tendre la main pour faire sonner la cloche. Tendre la main, c’est à dire, sécuriser tout mon corps, pieds en triangle, coinçant la corde entre mes deux paumes de pieds, fort. Avec une main sûre, tenir la corde pour permettre à l’autre main de relâcher son emprise et venir frapper cette cloche. Pas juste la toucher discrètement, timidement, mais la défoncer. Qu’elle résonne jusqu’au salon de Senseï. Pour cela, ce n’est pas juste ma main qui doit se tendre, pas juste mon bras qui doit s’étirer. Ça doit venir de mon centre, de mon ventre, de mes abdominaux. C’est mon être qui doit être fort, et non juste le bout des doigts. Pas une extrémité, pas juste un morceau de corps. Tout.

Je dois être à 8 mètres du sol, grosso modo. Ce n’est pas plus dur que si j’étais à 2 mètres. Je n’ai pas peur de tomber. Pas plus que de raison. Je pense juste au retour. Au fait de devoir redescendre. D’avoir la force de redescendre. Je ne pourrai pas tricher. J’ai essayé, cela ne marche pas. Il faut respecter la technique. Descendre un bras, puis un autre, puis les pieds sans toucher la corde. Si je triche, si les pieds glissent le long de la corde, au lieu de s’enlever pour se mettre plus bas, alors ça brule. Alors, le dessous des pieds s’ouvrent. Je ne peux pas tricher. J’ai déjà essayé. J’ai saigné. Je ne peux pas tricher. Le retour…

Il faut que je sois plus fort. La prochaine fois, je n’aurai pas ce souci-là, la prochaine fois, je serai plus fort.

Je n’ai pas touché la cloche. Ce ne sera pas pour cette fois. Je devais garder assez de force pour redescendre. Je trouve toujours moyen de tricher. Oui, de tricher. Car je ne suis pas dupe. Si j’ai eu la force et la technique d’arriver si proche du but, pourquoi serais-je arrivé à ma limite juste avant l’objectif ? Il suffisait que mon corps se tende.  De souffler, de ne pas penser au retour. De ne pas avoir la crainte du retour, crainte déguisée en prudence. Pas de la peur, de la crainte.

La peur, c’est une émotion ressentie face à un danger ou à une menace.
Alors que la crainte a été inculquée, est venue de l’extérieur pour une menace potentielle mais pas d’actualité (par exemple, la crainte de Dieu).

Encore une répétition ?

Les habits plein de sable, je jette un rapide coup d’œil à Framagirl. Elle galère autant que moi, si ce n’est pas plus. Elle respire fort, elle crache sa rage sous forme d’expirations violentes. D’après le bruit, elle ne devrait pas tenir très longtemps. C’est pourtant un mouvement simple, visuellement. Couché sur la plage, plier son corps en deux, de manière à ramener ses mains au niveau de ses orteils, et ses orteils au niveau de ses mains. Plier en deux, avec mains et orteils vers le ciel bleu. Et puis relâcher, redescendre vers le sol, sans toutefois le toucher, ni des mains, ni des pieds, ni des bras, ni des jambes.

Senseï a bien baragouiné un objectif, 30 répétitions, ou bien 50, ou 100. Une fois sur deux, je ne comprends pas le nombre énoncé. Si je comprends, j’oublie de compter, me concentrant uniquement sur le mouvement à faire. Je pense à tout ce que ce mouvement implique, je pense au fait que je n’arrive pas à le faire correctement, pas à le faire assez bien. Je pense que je ne suis pas assez entraîné, que je pourrais être mieux entrainé, que je devrais plus m’entraîner. Que la prochaine fois, ce sera mieux. Que je vais plus m’entraîner pour ne pas revivre ça. Pour être plus fort. Moins faible.

J’arrête avant Framagirl. Elle semblait pourtant plus en difficulté. Mais je n’y arrive plus. Je ne sais pas pourquoi je devrais encore faire quelques répétions. Quel intérêt ? Et pourquoi être crevé ? Je ne veux pas aller trop loin. Plus tard, ce sera mieux.

Si je vais jusqu’au bout, je risque d’atteindre ma limite. C’est tellement plus rassurant d’arrêter avant plutôt que d’échouer à ne plus pouvoir continuer. S’auto-limiter, c’est se préserver… Vraiment ?

Peur
Ne pas penser au retour, ne pas rester sur coincé sur la berge…

 

L’océan

Ici, dans le Pacifique, l’océan est dangereux à deux reprises : quand on essaye d’y rentrer, et quand on essaye d’y sortir. Une fois dedans, c’est plus tranquille, même si il faut rester vigilant, ne jamais tourner le dos à l’océan. Mais je ne suis pas tranquille. Je ne peux pas être tranquille. Comment tricher, ici ? Je ne peux pas me dire que j’arrête quand je veux. Je dois avoir la possibilité d’arrêter. À la corde, aux exercices, je peux ne pas continuer, on m’encourage, je continue un petit peu, mais là… Pendant la dernière escadrille, j’avais la possibilité d’arrêter à n’importe quel moment. Mais ici, non. L’océan n’accepte pas les tricheurs, les faux-prudents. Je n’ose pas aller toucher le fond de l’océan, je n’ose pas nager rapidement. J’arrête avant, je m’économise. Car je crains d’avoir peur. Car je ne peux pas oublier qu’il y a un retour. Tout va bien, musculairement et mentalement, je sais que c’est okay. Je sais que le seul danger est de paniquer. J’ai du coup peur de paniquer. Même si je suis tout à fait calme et confiant en ce moment présent.

 

Voilà qui voudrait dire que ce dont vous avez le plus peur, c’est… la peur elle-même. C’est la preuve d’une grande sagesse, Harry.

Remus Lupin à Harry Potter, tome 3, J.K Rowling.

Une histoire de refuge

C’est rassurant de pouvoir tricher. D’avoir la possibilité de tricher.
Consciemment ou inconsciemment.
De mettre de la distance entre ce qu’on vit et l’image qu’on a de soi.
Entre sa sensibilité et la réalité.
De pouvoir vivre derrière des étiquettes, des enseignements, des quêtes, des maîtres, des émotions, des projets, des plans… Cacher sa propre sensibilité derrière des conflits. Tout faire pour ne pas devoir réellement s’adapter, profondément.
Si… lorsque… alors…
Si je n’ose pas aller au bout, c’est parce que j’ai peur de ne pas contrôler. Je ne sais pas ce qui peut se passer, alors, je préfère arrêter consciemment que de laisser tomber mes refuges et montrer, derrière ma timidité, toute ma sensibilité.

Il faut pourtant être sensible pour être libre.
Il faut vivre chaque moment, comme LE moment à vivre, car c’est le seul qui est habitable en ce moment.
Tout le reste n’est que fuite, refuge, piège.
Est-ce que cela est possible ? Est-ce possible de réellement vivre ce moment présent, simplement, sans être sous l’emprise de je ne sais quelle influence mystique ? Juste toi, moi, et eux là -bas, c’est possible pour nous ?
Je ne sais. Mais, en avoir conscience est surement nécessaire. Avoir conscience de ses fuites, de ses refuges.
Pour quoi ? Je ne sais pas… Après tout, certains diront simplement que c’est la vie.
Il ne s’agit pas forcément de les supprimer, de les traquer. Juste d’en avoir conscience.
Si il y a une personne qui peut agir sur ma propre existence en profondeur, cela doit être moi.

Ça vaut le coup d’essayer, non ?

Comment l’insensible, le respectable, le non-verteux peut-il être libre ?
La liberté de la vraie solitude n’est pas le processus fermé de l’isolement. Être isolé dans la richesse ou dans la pauvreté, dans le savoir ou le succès, dans l’idée ou la vertu, c’est être insensible, fermé. L’insensible, le respectable ne peut pas communier; et s’il le fait, c’est avec des projections de lui-même.
Pour communier, il faut qu’il y ait la sensibilité, la vulnérabilité, il faut ne pas devenir, il faut être libéré de la peur. L’amour ne devient pas, l’amour ne dit pas « je serai ». Ce qui devient ne peut pas communier, car il s’isole toujours davantage. L’amour est le vulnérable; l’amour est ouvert, l’impondérable, l’inconnu.
Jiddu Krishnamurti, Commentaires sur la Vie

 

 

Expérience Parangon

Si tu trouves les photos qui suivent bizarre, l’explication est dans cet article : Parangon, évolution et dynamisme.
Toutes les photos de l’expérience Parangon, évolution et dynamisme en cliquant ici.

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4 pensées sur “« Je n’ai jamais économisé mes forces pour le retour »

  • 16 octobre 2017 à 11 h 56 min
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    Attention déclaration d’amour : M.Mih, tu es formidable 😀 ! Et j’admire ta capacité à traduire ton intérieur par la plume. Ton partage de cheminement fait résonner le mien, je m’en nourris pour continuer d’avancer. Merci pour ton sourire aux yeux écarquillés, tu es beau 😀 ! Au-delà de la peur, la confiance. Shoshin Power !!!

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    • 18 octobre 2017 à 21 h 00 min
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      Voilà que ta fiancée va encore m’en vouloir… 😀
      Merci 😉

      J’espère que la suite te plaira tout autant…

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  • 16 octobre 2017 à 1 h 10 min
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    … la peur… peur de tout… peur d’avoir peur… donc j’ai peur… je suis peur…et puis on dit « je fais peur ». Le comble !!!

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    • 18 octobre 2017 à 20 h 59 min
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      Oui, intéressant ! Avoir, être, faire…

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