Vivre avec un Mort : Chapitre 2

Complexité

(pour suivre l’histoire depuis le début, c’est par ici)

Neuf ans. Jullino pleure, Lewella se méfie, Plouis sourit. Fin de la Spontanéité. Début de la première année de cours : Complexité. Les parents viennent de repartir. Certains sont déjà partis depuis quelques années. Le père de Plouis, par exemple. Il a abandonné sa famille. C’est ce que pense Plouis. Le père de Lewella est aussi parti, dans un bruit de trahison. C’est ce qu’a entendu Lewella, un jour. Plus de jouet spontané ? À partir de cette année, ils recevront les objets d’éducations. On ne parle plus de jouet.

« Sois forte. C’est nécessaire. On ne va pas rester des gamins toute notre vie ».

Lewella tente de consoler Jullino. Ou peut-être de se rassurer elle-même. Plouis calme sa bonne humeur. Cela tombe bien, l’enseignant arrive.

« Ça va être une chouette année, je t’assure. » Plouis tutoie toujours, même lorsqu’il s’exprime à un groupe. On pensait que ça allait venir, juste un peu en retard par rapport à ses deux camarades. Les années sont passées, et le retard est devenu une marque de fabrique. Il tutoie toujours. Pourquoi pas, après tout…

« Vous voilà… C’est passé vite, très vite… » L’enseignant a une bonne bouille. Il inspire confiance pour Lewella, respect pour Jullino et de l’amusement pour Plouis. Les choses sérieusement commencent pour nos héros. Je dirai même, les choses complexes. La salle de classe se trouve. Tout simplement. Ce n’est pas toujours le cas. Mais cette salle est facile à situer. Il suffit de suivre les écriteaux. C’est la première année. Le programme est encore relativement sympathique avec les élèves. Ou alors, ils ont eu de la chance. Depuis leurs sept ans, ils entendent tellement d’histoires différentes. Des plus loufoques aux plus lyriques. Effrayante. Aventureuses. Étonnantes. Comme la demi-heure où l’on naît conditionne la composition de la classe, il y a un grand nombre de salles, dans toute la ville. Et que dire de la personnalité de l’enseignant ? On ne parle plus de liberté pédagogique, mais d’excentricité hexagonale. Le programme tient en six mots. Chaque mot est un fil conducteur pour l’année. Complexité. Organisation. Métabolisme. Homéostasie. Reproduction. Hérédité. Et puis, vient la Retraite, qui s’ensuit de la Cérémonie. Chaque année, une salle différente. Le même enseignant. Pour Lewella, c’est un professeur. Pour Jullino, c’est un guide. Pour Plouis, un mentor.

« Je suis heureux de vous voir en pleine existence. Je craignais votre mort. On ne sait jamais. Comment vivez-vous ? »

Comment vivez-vous ? Pas de doute, la formation commence. Ils vont devenir des grands, des adultes. Comment vivez-vous est l’unique cap pour la Retraite. La clarté dans la confusion.

Lewella, Jullino et Plouis ne disent rien. Que dire ? C’est leur première fois. Ce ne sont plus des enfants. On leur a demandé comment ils vivent… Ce professeur les considère comme des adultes. Des adultes en devenir. Comme des êtres entiers. Épatant, troublant, charmant. Plouis, Lewella, Jullino.

« Je vous laisse entrer… Neuf ans, déjà… Enfin. »

« Chouette » « Merci » « … » Lewella entre la dernière. Cette année ne va pas être de la tarte, pense-t-elle.

Surprenant. « Restons ensemble ». Aucun enfant n’avait l’intention de suggérer le contraire. Ce n’est pas une salle de classe, mais un couloir aux murs imposants. Un couloir plutôt étroit. Quelques pas. À droite ? À gauche ? En arrière ? À gauche. C’est Jullino qui mène. Plouis ferme la marche. Lewella observe. Les murs sont irréguliers. À droite. Avec du relief. Un escalier. Ce ne sont pas des murs. Ce ne sont pas juste des murs. Ce sont des…

« Livres ! Regardez, ce sont des bouquins » Jullino arrête la troupe. Lewella a vu juste.

« Des centaines de bouquins tous pareils ? »

« C’est idiot »

« Moi, je continue » Jullino disparaît rapidement »

« Attends-nous »

Encore des choix à faire. À droite. Encore des murs. En bas. Des livres. À gauche. Toujours les mêmes. Cette année va être longue. Des bouquins. Une horloge. Une énorme horloge. Plein de cadrans, des chiffres, des aiguilles. Un tic-tac. Non. Deux tic-tac. Qui se suivent. Tout un mécanisme. Qui intrigue. Qui enchante. Qui laisse de marbre. Allons bon. Qu’est-ce qu’on est censé apprendre ? Où est le prof ?

Cette énorme horloge est en fait un — mètre. U thermomètre, un baromètre, tout ce qui peut se mesurer et finir par mètre. Un — mètre en attendant le maître. Le temps passe, chronomètre à l’appui. L’école, c’est chiant.

« Vous avez déjà vu des morts flippants ? »

« Oh oui. »

« Moi, le plus flippant, en fait, il n’était pas mort, mais je ne le savais pas. »

« On nous a peut-être abandonnés ? »

« On peut rater la première année ? »

« Ouais, si on meurt. »

Et puis, ce qui devait arriver arriva. Lewella, par désespoir, prend un livre au hasard. Plouis, par courage, prend un livre au hasard. Jullino, par ennui, prend un livre au hasard. Quand l’élève est distrait, le maître paraît.

« Voici notre emploi du temps. Jullino ? »

« Des échecs à la Vie, de A.R »

« Bien. Excitant, non ? L’examen se déroulera dans quatre mois sous fort d’un tournoi. »

« Examen ? On peut rater son année ? » L’enseignant esquisse un sourire. Il laisse cette question passer devant lui, sans y répondre.

« Plouis ? »

« Interconnexion fondamentale, par Dirk Gently »

« Parfait. Tu as bien choisi, on l’étudiera ensuite. » Choisi ?

« Lewella, à ton tour. »

« Euh… De l’holisme à la simplexité, par Jean-Édouard Christophe Vu. »

« Fantastique. De quoi finir l’année en beauté. »

 

Écrire, c’est vouloir me succéder. C’est croire qu’il est possible de pousser l’écrit au-delà du grand saut. Sot. Écrire, c’est pouvoir naître à nouveau avec d’autres. Naître ensemble. Les livres sont remplis de co-naissances. Je ne blâme pas, je ne condamne pas, je ne renie pas. Si certains veulent passer leur vie à parier qu’ils pourraient exister après celle-ci, pourquoi pas. Je ne suis pas si cynique. Faire lire les enfants, est-ce un moyen de leur dire : « Tu vas mourir, fais quelque chose de ta vie, sinon tu disparaîtras totalement » ? La personne qui a écrit est morte depuis longtemps. Morte. Mort. Mort. Mords la Vie à pleine dent avant que je te mange.
La Mort

 

Pas de chance, je touche du bois. Quelle plaie. Comment réussir aux échecs ? J’ai vu le bouquin, j’ai reçu un peu d’échecs, je commençais déjà à m’emmerder. Il y a des trucs chouettes, la dame est la plus forte aux échecs. Dans la vie aussi, nous dit le livre. Parfois, c’était chouette de penser au point de se dépenser. Mais quatre mois à ne faire que ça… Et puis, j’ai décroché. Je n’ai pas compris. Les pièces, la vie, les rôles, les apparences. Des combinaisons humainement infinies dans un système fini. Accroitre ses possibilités. La menace est plus forte que l’exécution. Jouer le bon rôle au bon moment. Être la pièce adéquate. Le pion est l’âme du jeu d’échecs. Les échecs sont la vie. Aidez vos pièces, elles vous aideront. Seul un grand joueur sait à quel point il joue faiblement. Le génie consiste à savoir transgresser les règles au moment opportun. Des phrases pompeuses, comme ça. De temps en temps, seule, j’essayais, je jouais. Mais c’est ennuyant. Rapidement. Je ne comprends pas en quoi le jeu d’échecs m’aide à comprendre la Complexité. Le tournoi est passé. C’était chouette, il y avait les copains.
Jullino

 

Bizarre, vous avez dit bizarre ? Je dirai original ! Trouver les liens, non d’une pipe, c’est enthousiasmant ! Je ne connaissais pas ce Dirk Gently, et son livre des plus repoussant. Franchement, « Interconnexion fondamentale », c’est à condamner toute une génération à l’illettrisme. Mais non, il ne faut pas juger un livre à sa couverture, ni même à son titre. Déjà, nous avons chacun reçu une loupe. Lewella a pris peur, elle s’imaginait déjà que le livre était écrit tout petit. Je sentais son inquiétude. Pas de panique ! C’est une loupe pour les liens. Pour observer, découvrir, mettre du sens. Et quoi de mieux qu’un stage chez… Dirk Gently lui-même, détective holistique autoproclamé. Je ne sais toujours pas ce que ça veut dire, mais c’est beau. C’est un homme tout en couleurs, pas vraiment du genre dépressif en imper grisâtre. Je n’ai toujours pas compris ce qu’il nous racontait, mais quel homme ! Son monde intérieur est fun. Et quel amateur de pizza ! Il est hors pair, et se retrouve plongé dans des enquêtes passionnantes. Je l’envie. Je me moque du scepticisme de Lewella, un grand détective ne se juge pas au nombre d’enquêtes résolues. C’est tellement facile de s’arrêter à ce genre de préjugé. Non, c’est la profondeur du personnage qui compte. Il faut être profond pour pouvoir être grand. Alors, évidemment, si on le juge à partir de ce qui dépasse du sol, il paraît petit. Mais moi, je sais bien qu’il suffit de changer de point de vue pour reconnaître le fait que c’est un géant qui se met à notre niveau. Si seulement, il avait été mon père. Quelle Spontanéité fantastique j’aurai eue ! Si c’est ça la Complexité, j’adore. Dommage que la deuxième année arrive.
Plouis

 

Je préfère être compliqué que simplet. Le tournoi était sympathique, j’aime bien les échecs. Un jeu qui n’a pas grand-chose d’un jeu. Au moins là, pas de place pour le hasard. Et n’en déplaise à Plouis qui plane, les règles sont claires, il n’y a qu’à les suivre. Ce n’est pas comme avec l’autre escroc incapable, qui se goinfre de tabac et de pizza. De la poudre aux yeux pour naïf. Très peu pour moi. Je ne suis pas d’accord avec mon livre. De l’Holisme à la Simplexité. Je ne suis pas contre non plus. Mais l’auteur manque de clarté. On ne peut pas tout vulgariser. Pourquoi devrait-on toujours être tiré vers le bas ? Au lieu de nous apprendre à devenir plus intelligents, on baisse le niveau d’exigence, on rend plus accessibles les connaissances, on simplifie les complications. C’est pour ça qu’il y a plus d’idiots aujourd’hui qu’à l’époque. Le bouquin cherche à tout expliquer. Et simplement, de plus est. Cela donne des raccourcis archifaux. C’est débile. Malheureusement, je ne suis pas capable de le contredire. Pas encore. Un jour viendra où je leur montrerai leurs bêtises. Avec le livre, nous avons reçu chacun un smart phone. Un téléphone intelligent, ça veut dire quoi ? Qu’on est trop bête, on a besoin d’un peu plus d’intelligence pour s’organiser, communiquer, utiliser notre temps ? Le smart phone peut tout faire à notre place. Je ne sais pas si c’est bien. Agenda, calculatrice, informations, réveil, chronomètre, podomètre, calorie brulée, GPS… Oui, mais non. Mon cerveau n’a pas besoin d’un assistant. Encore moins d’une machine.
Lewella

 

Juste un petit instant. Un temps. Ils sont bien trop jeunes pour s’en rendre compte. Une horloge astronomique. Avec un cadran, ses rouages visibles. Elle est là, dans le labyrinthe, sans aucune pudeur, elle nous invite à découvrir son intimité. La marche du monde. L’équation du temps, la course du soleil, le temps sidéral, la précession des équinoxes, les positions héliocentriques de toutes les planètes, des calendriers d’origines diverses… Ce n’est pas une machine. Il suffit d’un regard, d’une oreille qui se tend, d’un nez qui se réveille pour que le métal résonne d’une âme indescriptible. Les différentes strates du temps sont aussi là. Toute la gamme, toute l’octave. Les tons et les demi-tons. Les intervalles. C’est une œuvre d’art, c’est l’artiste, c’est l’artisan. Dans le même espace-temps. C’est la création qui se fait créateur. Je la regarde et elle me donne tant de choses. C’est l’or-loge ! Même la Mort ne peut rester insensible à tant d’âme concentrée au même endroit. C’est… astronomique. Au propre comme au figuré.
L’Arpenteur

La suite arrive…

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