Michael Lewis : écriture, argent et aveuglement indispensable à la créativité.

(Article sur Michael Lewis, traduit du site Brain Pickings, avec l’autorisation de l’auteure, Maria Popova. Les liens sponsorisés profitent à Maria. Tous les autres liens pointent vers des articles du site original. Dites-moi dans les commentaires si vous souhaitez que je traduise un article en particulier.)

 

Lorsque vous essayez de créer une carrière d’écrivain, une petite pensée délirante peut vous mener loin.

 

La question du pourquoi les écrivains écrivent fascine : à la fois pour le voyeurisme psychologique que cela procure mais aussi parce qu’elle est le phare de cet espoir complexé : si nous avions ne serait-ce qu’un aperçu de ce qui fait le moteur le plus intime des Grands, alors peut-être serions-nous en mesure de reproduire leur génie dans notre propre travail. Alors, pourquoi les écrivains écrivent ? George Orwell détaille quatre mobiles universels. Joan Didion y voit un accès à son propre esprit. Pour David Foster Wallace, c’est amusant. Joy Williams y trouve le tunnel qui mène des ténèbres à la lumière. Pour Charles Bukowski, ça jaillit de l’esprit telle une fusée. Italo Calvino trouve dans l’écriture le réconfort d’appartenir à une entreprise collective.

 

Dans Pourquoi nous écrivons : 20 auteurs acclamés, comment et pourquoi ils font ce qu’ils font (bibliothèque publique) par Meredith Maran – qui nous livre également la sagesse inestimable de Susan Orlean, Mary Karr et Isabel Allende, (et qui fait partie des 10 meilleurs livres sur l’écriture dans la récente collaboration de Maria Popova avec le New York Public Library) – Michael Lewis, l’un des maîtres non-romanesques contemporains, partage sa vision particulière.

 

Lewis débute de la plus chaotique des façons, faisant écho à la persévérance de Ray Bradbury face au rejet. Malgré le fait que son directeur de mémoire à Princeton fera l’éloge de l’angle intellectuel de sa thèse tout en lui conseillant de ne jamais tenter de vivre de ce style d’écriture, Lewis est attiré par la vie d’écrivain. Il écrit une ébauche sur les sans-abris et la propose à différentes revues. Ce fut rejeté, un rédacteur en chef lui dira même que « les morceaux de vie du quart-monde américain » ne convenaient pas à la publication. (On peut se demander si les vestiges réfractaires de ce premier coup de brosse balayés par cette censure sidérante éperonneront le regard provoquant de Lewis quant aux bulles de l’immobilier et du crédit plus de vingt ans plus tard.) Cependant, il s’accroche et demande en 1983 un stage en tant qu’écrivain scientifique au journal Economist. Il se remémore :

Je n’ai pas eu le poste – les deux autres postulants faisaient leur doctorat en physique et biologie tandis que j’avais été recalé dans l’unique cours de science que j’avais pris à la fac – mais le rédacteur qui me fit passer l’entretien me dit : « Tu es un imposteur, mais un très bon imposteur. Écris ce que tu veux pour le journal, sauf de la science. » Ils publièrent les premiers mots que je n’ai jamais imprimés. Ils payaient 90 dollars par article. Écrire pour l’Economist coûte de l’argent. Je ne savais pas comment je pourrais arriver en vivre, mais je me sentis encouragé. Heureusement, j’étais fou. Je ne savais pas que je n’avais même pas vraiment de public, donc j’ai continué.

 

Fidèle à la philosophie d’Alan Watts et au mystère d’une vie pleine d’objectifs, Lewis reste insensible à l’argent comme source de motivation – en fait, il va jusqu’à reconnaître le piège du train-train hédoniste et en sort avant d’y rester coincé :

Avant d’écrire mon premier livre en 1989, la somme totale de mes gains en tant qu’auteur s’élevait à 300 dollars pour 4 ans en indépendant. Donc j’apparaissais comme un suicidaire financier quand je démissionnai de Salomon Brothers – où j’avais travaillé pendant deux ans, et où je venais de recevoir un bonus de 225 000 dollars, qui me promettait d’être doublé l’année suivante – pour prendre une avance sur un livre de 40 000 dollars, livre que je devrai prendre un an et demi à écrire.

Mon père pensa que j’étais fou. J’avais 27 ans, et on me balançait tout cet argent, et j’étais promis à une carrière facile. Il me dit : « Tiens encore dix ans, après tu pourras être écrivain. » Mais j’ai jeté un œil sur les gens à Wall Street qui avaient dix ans de plus que moi, et je n’ai vu personne qui aurait pu partir. On devient piégé par l’argent. Quelque chose meurt à l’intérieur. Il est vraiment difficile de préserver la qualité de l’enfant qui lui permet de sauter hors d’un emploi très bien payé pour aller écrire un livre.

 

Plus qu’un gagne-pain, Lewis trouve dans l’écriture un véritable appel – le genre de flux profond qui absorbe totalement l’esprit et l’âme:

Il n’existe pas une explication simple à pourquoi j’écris. Cela change tout le temps. Il n’y a pas au fond de moi un trou à remplir ou autre, mais une fois que j’ai commencé à écrire, je ne m’imagine pas faire autre chose. J’ai remarqué assez rapidement qu’écrire est pour moi la seule façon d’oublier la course du temps.

(…)

Je pris l’habitude d’entrer en immersion totale dans l’écriture à minuit. Le jour n’est pas propice à l’écriture, et je débranche aussi les téléphones. Je baisse les stores. Je mets mon casque et écoute la même compilation d’une vingtaine de chansons, encore et encore sans les entendre. Cela m’isole de tout. Ainsi je ne m’entends pas écrire, lire et parler tout seul. Je ne me rends même pas compte si je fais du bruit. J’ai une réaction physique dans une expérience très engagée. Ce n’est pas un processus détaché.

 

Malgré cela, Lewis admet être ému de savoir qu’il peut changer les esprits et toucher les cœurs – une version un peu plus noble de « l’égotisme pur » d’Orwell.

 

Les raisons qui me font écrire changent tout le temps. Au début, c’était la sensation de perte de repères temporels. Maintenant c’est différent, parce que j’ai conscience du public. Je sens que je peux un peu mettre des tartes au monde. Je ne sais pas si j’ai un contrôle sur la balle de flipper, mais je peux exercer une force.

Ce pouvoir est une bénédiction à double tranchant. C’est bon d’avoir quelque chose qui vous pousse à vous asseoir dans votre siège. Je ne suis pas certain qu’il soit idéal pour l’écrivain de se penser comme important lorsqu’il écrit. Je ne le pense absolument pas. Mais je ne peux pas nier que je suis conscient des effets que mes écrits peuvent avoir.

 

« L’Art souffre du moment où les autres commencent à payer pour lui », disait Hugh MacLeod. Cela pourrait apparaître comme une notion un peu trop cynique, une de celles qui perpétuent cette culpabilité injustifiée et pourtant si ancrée : à la fois faire bien et faire juste. Mais Lewis reprend ce sentiment.

 

Une fois que vous avez une carrière, une fois que fois avez un public, une fois que vous avez des clients qui vous paient, vos motivations changent.

 

Et pourtant Lewis approche la friction entre motivation intrinsèque et motivation extrinsèque – que n’importe qui aimant ce qu’il fait, fier de sa ligne éditoriale, tout en ayant un public dont l’approbation et la désapprobation sont de plus en plus difficiles à ignorer, a déjà expérimenté – avec une extraordinaire candeur et perspicacité.

 

Le succès commercial rend la création de livres beaucoup plus facile, et crée aussi la pression d’être plus qu’un succès commercial. Si vous vendez un million de livres une fois, votre éditeur pense très fort que vous pourriez en vendre un autre million. Et il souhaite vraiment que vous le fassiez.

 

Cette dynamique peut contraindre l’imagination. Il y a des pressions invisibles. Il y a une forte incitation à écrire ce que vous savez qui serait vendeur. Mais je ne me retrouve jamais à me dire : je ne peux pas écrire ça parce que ça ne se vendra pas. C’est un tel travail de titan que d’écrire un livre que je ne peux m’imaginer en écrire sur un sujet qui ne m’intéresse pas.

 

Cette conscience des choses est ce qui guide toujours le meilleur de son travail.

 

Ce sont les meilleurs moments, lorsque j’ai la baleine au bout de la ligne, quand je vois exactement ce que je dois faire.

Après ce moment, il y a toujours une tristesse. Cela ne se passe jamais comme on s’y attend, mais ce moment est une pierre de touche, un endroit où revenir.  Il vous donne une sorte de boussole pour vous guider toutu au long de l’histoire.

Ce sentiment ne m’a jamais fait de mal. Quelques fois, on ne comprend pas la tristesse qu’il engendrera, mais c’est toujours bon de la ressentir. Et c’est une grande émotion.

 

Lewis ajoute aux routines des écrivains célèbres et à la foi de Maria Kalman dans le pouvoir des dates butoirs :

 

Quand j’écrivais mon premier livre, je travaillais d’onze heures du soir à sept heures du matin. J’étais très heureux de me réveiller à deux heures de l’après-midi. Mon horloge interne démarrait naturellement vers neuf heures du soir pour finir à quatre heures du matin, mais j’avais une femme, des enfants, et d’innombrables autres engagements… Mon planning naturel d’écriture ne coïncidait pas avec celui de ma famille. En fait je travaille vraiment mieux sous la pression, avec une date butoir en tête.

 

Conscient qu’il est « mentalement absent » de la vie de famille lorsqu’il est immergé dans un projet de livre, Lewis se considère chanceux d’être un « écrivain marathonien », qui se repose longtemps entre deux livres… « ce qui explique que j’ai toujours une famille », plaisante-il. Son immersion est si complète qu’elle l’affecte aussi physiquement.

 

Quand je travaille sur un livre, je suis dans un état d’ébullition mentale. Mon sommeil est saccadé. Je ne rêve que du projet. Ma libido chute. Mon besoin d’exercice, et la catharsis qu’il me procure, est plus grande que jamais. Quand je suis au milieu d’un projet, que je fasse du yoga Bikram, que je grimpe une montagne ou que je sois à la salle de gym, j’emporte un carnet et un crayon. Je prends mille petites notes en pleine posture : cela rend mon professeur de yoga fou.

 

Comme beaucoup de grands esprits, d’Henri Poincaré à T.S. Eliot, Lewis croit dans le pouvoir du processus inconscient et de la pause créative, ou la période de « mastication mentale ». Lewis Carroll disait :

A un temps donné, j’ai habituellement huit nouvelles idées… J’ai besoin de temps entre mes projets. C’est comme un réservoir qui se remplit. Je ne peux juste pas passer d’un projet à l’autre à vide.

 

Lewis termine sur des conseils pour aspirants écrivains, ajoutant trois lignes de conduite à la collection de sagesse des grands écrivains.

 

  1. Il est toujours bon d’avoir un motif pour vous mettre à votre bureau. Si c’est l’argent, trouvez-en un autre.

  2. J’ai pris le plus grand risque de ma vie en quittant un travail lucratif à 27 ans pour devenir écrivain. Je suis content d’avoir été trop jeune pour réaliser à quel point c’était stupide, parce que c’était la bonne décision pour moi.

  3. Beaucoup de mes meilleures décisions furent prises lorsque je m’aveuglais. Quand vous essayez de créer une carrière d’écrivain, une petite pensée délirante peut vous mener loin.

 

 

Pourquoi nous écrivons reste un incontournable des plus recommandés, avec les contributions d’auteurs célèbres comme Jennifer Egan, Ann Patchett et Rick Moody.

Traduction par Leïla.

D’autres conseils par ici.

 

 

 

 

 

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