Vivre avec un Mort : Chapitre 1

Spontanéité

(pour suivre l’histoire depuis le début, c’est par ici)

« Voulez-vous rencontrer les autres parents ? »

Bien sûr. Ils ont tous dit oui. Comment ne pas accepter ? C’est de la pure politesse. Après tout, ce sont de futurs amis. Ils se verront au parc, aux réunions de parents d’élèves. Ils partageront leurs craintes lors de la Retraite et leurs joies à la Cérémonie. Comment refuser de faire connaissance avec leurs amis pour les quinze ans et six mois à venir ?

Six parents, trois enfants. Le compte est bon. Un garçon et deux filles. Plouis, Lewella et Jullino. S’ouvrent devant eux neuf années d’apprentissage autonome, de liberté, d’air frais, de bleus et de blues, de pleurs et de rires. Les neuf meilleures années d’existences. C’est ce que pensent les parents. C’est ce que pensent les infirmiers, les médecins, les sages-femmes. Et la secrétaire médicale. Elle aussi. En tout cas, c’est ce qu’elle laisse suggérer, le regard perdu dans celui de son mari défunt. Elle peut se le permettre, c’est calme maintenant. Alors, elle regarde son mort. Sans le voir. Elle est comme Narcisse, à s’admirer dans son propre reflet, à travers les yeux de son homme qui n’est plus. Contrairement à Narcisse, elle ne se plait pas. Elle se complait. C’est cette complaisance qu’elle admire. Pour le moment. C’est son choix. Elle est libre. Elle est libre de vivre son malheur comme elle le souhaite.

« Bonjour. Comment vivez-vous ? »

« À travers le voile de mon mort, professeur. Et vous ? »

Le professeur hésite. Il pourrait prendre quelques minutes pour écouter la secrétaire. Écouter sa perte de vie, compatissant. Il finirait par lui dire que ça irait mieux. Ou alors, il pourrait parler du temps. Du temps qui passe, par exemple. En dernier recours, le moins fatigant, le moins investi émotionnellement, il pourrait parler de la météo. Il pourrait. Les parents l’attendraient. Il n’aime pas se sentir pris au piège. Il lui a demandé sans réfléchir, par politesse, par habitude. Pas par humanité. Il a d’autres choses à penser. Il aurait dû se méfier. La présence du mort aurait pu lui mettre la puce à l’oreille. De l’oreille, il aurait contrôlé sa bouche.

« Je vis bien. Avec un tel soleil… Ils sont en salle de post-accouchement ? »

Le professeur n’est pas très fier de lui. Il n’a pas honte non plus. D’ici cinq minutes, il aura oublié son malaise. Son corps prendra une ou deux heures de plus pour oublier. Peut-être aura-t-il moins faim aujourd’hui. Mais ce sera tout. Pas de quoi en faire tout un plat. Il a bien raison.

Le professeur parcourt rapidement le long couloir d’hôpital. Ils sont trois. Trois nouveau-nés. Ces élèves à lui. D’ici neuf ans. Pour six ans ! Six années d’études de la vie. C’est excitant, enthousiasmant.

« Bonjour. C’est un réel plaisir d’être là. C’est un jour spécial, j’espère que vous vivez bien. Surtout vous, mesdames. Comme vous le savez, vos bambins ont maintenant quinze ans, six mois, quinze jours, douze heures et trente minutes pour devenir des hommes et des femmes. Enfin, pour devenir un homme et deux femmes. Devenir un homme, devenir une femme, devenir citoyen, c’est bien sûr choisir leur mort. Mais pas seulement. Car ce choix est aussi un devoir. Je suis sûr que vous me comprenez. »

Les mamans sont exténuées. Les papas ont un sourire niais. Eux aussi, à leur manière, ils relâchent la pression. Ni les mères ni les pères n’ont envie de se projeter aussi loin. Se projeter sur un matelas moelleux est leur seule aspiration du moment. Les formalités sont les formalités. Pour les mamans, c’est même la forme alitée. Le professeur le sent bien. Mais pour lui, ce n’est pas juste une question d’usage. Ces nourrissons seront ses élèves. À lui. Pendant six ans. Six ans. Pour ces nouveaux êtres, c’est neuf années de spontanéité qui s’ouvrent devant eux. Peut-être les plus belles années de toute leur vie. Certainement. C’est ce que tout le monde pense. Ce n’est pas ce qu’espère le professeur. L’enseignant. L’éducateur. Celui qui fait sortir, élève. Vers le haut. Bien sûr. Vers le Vivant. Pour le Vivant.

Sourire aux lèvres, parents comme enfants. Ils ont grandi bien vite. Quelle va être la prochaine étape de leur développement ? Les discussions vont bon train, avec beaucoup de malice, de rire. Parfois, un peu d’inquiétude. Ce sont des parents. La personnalité de chacun se dessine.

À quatre ans, Plouis a déjà une bonne dose d’originalité. C’est une manière détournée pour dire qu’il nécessite beaucoup d’attention. Il en a besoin. Plouis est une troupe de théâtre à lui tout seul. Il prend beaucoup de place. Et ne la rends pas toujours. Quand il désire un objet, c’est une longue recherche minutieuse qui commence. Il écume les magasins aussi longtemps que ses parents supportent, pour trouver la perle rare. Le jouet unique, original, haut en couleur. Et de quelle fierté fait-il preuve quand il le présente à tout le monde ! À ses amis, à ses parents, aux passants.

Les enfants sont d’une telle richesse. Toute la société se montre extrêmement reconnaissante. C’est la Spontanéité. Les années libres. Non enclavées par l’école. Non guidées par l’école. Ils peuvent bien attendre leurs neuf ans pour se créer des inquiétudes. Pendant la Spontanéité, tout est gratuit : transports, jouets, place de cinéma, livres… Rien ne doit brider l’enfant. Et Plouis en profite bien.

Lewella est plus en retrait. Ce n’est pas inquiétant. Rien n’est inquiétant. Enfin, si, pour les parents, on ne peut pas ne pas être inquiet. Mais ce n’est pas lié à l’enfant. Lewella est une fille intelligente. Peut-être qu’elle a compris avant les autres ce qui l’attend ? Peut-être qu’elle a saisi que neuf ans, c’est dans cinq ans, et que le temps passe vite ? Qu’elle devra rendre tous ses jouets à ce moment-là ? Que rien n’est acquis dans la vie ? Et puis, peut-être que ça la dérange, tous ses morts à côté des vivants.

Lewella est une petite fille sage. Elle aime quand sa chambre est bien rangée, quand les choses sont claires. Elle développe son intelligence en analysant les relations de cause à effet. Un enfant de quatre ans peut très bien faire ça s’il n’est pas bridé. Si, pourquoi, parce que, car. Ses mots favoris. Gare aux incohérences. Elle vit chaque non-sens comme une trahison. Plouis aime bien provoquer Lewella. Elle lance un regard méfiant, peste puis se ferme. Parfois, l’inverse. Alors, et là est le plaisir de notre comédien, il use de mille grimaces pour l’ouvrir, pour que sur le visage boudeur apparaisse un semblant de sourire, un vrai sourire, et enfin un rire. On peut dire qu’ils s’amusent bien.

Jullino n’est pas en reste. Elle saute partout, joue, roule. Si Plouis cultive son rôle, Jullino rit de tout. Elle est partout. Explosive. Chipie. Casse-cou. Extrêmement mignonne, elle en joue. Elle est belle. Plus tard, elle sera aussi rebelle. C’est une princesse. Souvent. Et s’ils le font, c’est une amazone. Sourire aux lèvres. Sourires au pluriel. Car elle en a des sourires. Charmeur, malicieux, envoutant… Elle tient difficilement en place. Tant mieux. Ses parents ne cherchent pas à lui créer une place. Qu’elle aille où elle veut. Spontanéité. Elle s’amuse même avec les morts, là où d’autres enfants trouvent ses êtres inanimés un peu bizarres, ou du moins, sans grand intérêt.

Et les années passent, l’enthousiasme se mue. Plouis, Lewella, Jullino connaissent l’enthousiasme, comme n’importe quel enfant. Ces poussées d’énergies qui permettent de tout faire, gravir des montagnes (enfin, des toboggans), repousser ses limites (manger encore une boule de glace), faire de nouvelles rencontres (parler à cet adulte qui fait un peu peur)… C’est l’énergie de l’enfance, l’oxygène de la Spontanéité. Aujourd’hui, ils ont neuf ans. Neuf ans. C’est la fin des questions, le début des réponses. Et de ce qui s’ensuit.

 

J’ai le droit au chapitre. En tout cas, je me l’accorde. Je les vois galoper, ces trois gosses. Distributeur de bonne humeur. Je les laisse tranquilles. Je suis antinomique vis-à-vis d’eux. C’est ce que croient les adultes. Pauvre sage. Admirez la folie de l’enfance, elle seule vaut le coup d’être vécu. Et c’est moi qui le dis. On peut être enfant à n’importe quel âge. Neuf ans. L’école. Comment apprendre la Vie sans la tuer ? Devenir adulte, c’est commettre l’adultère, tromper l’enfant qui est en toi pour devenir ce qu’on t’a dit d’être. Mes enfants, car tous les êtres sont les enfants de la Mort, résistez-moi tout en m’épousant.
La Mort.

Le chapitre 2 est par là…

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