L’écriture selon Colette, la bienheureuse obsession compulsive du travail créatif, et la résistance aux défaitistes.

(Article sur Colette, traduit du site Brain Pickings, avec l’autorisation de l’auteure, Maria Popova. Les liens sponsorisés profitent à Maria. Tous les autres liens pointent vers des articles du site original. Dites-moi dans les commentaires si vous souhaitez que je traduise un article en particulier.)

Un manque d’argent, lorsqu’il reste relatif, et un manque de confort peuvent être endurés si on est soutenu par son amour-propre. Contrairement au besoin d’être étonné.

Colette, le paradis terrestre.

« En de rares moments de jeu intense, nous pouvons mettre de côté notre sentiment d’identité, perdre la notion du temps et rester sereinement dans l’instant présent », écrivait Diane Ackerman dans sa formidable enquête de l’impulsion humaine pour un jeu intense. Cet état de transcendance, proche de ce que les psychanalystes appellent « l’expérience optimale », sans être exactement la même chose, est tendrement familier à celui qui entreprend une vie créative et se dévoue au type de travail que la psychothérapeute Janna Malamud appelle poétiquement « une mission captivante« .

En fait, une grande part de ce qu’on célèbre comme génie possède une indiscutable qualité d’obsession compulsive, nulle part plus discernable que dans la vie des écrivains, qui possèdent le don rare de pouvoir articuler ces forces de créations compulsives en une clarté électrisante.

C’est ce que la grande auteure française Sidonie-Gabrielle Colette (28/01/1873 – 3/08/1954), plus connue comme l’impérieuse Colette, fait dans son œuvre publiée à titre posthume, trésor non réédité, Paradis terrestre : une autobiographie de Colette dessinée par les écrits de toute une vie. (Ndt :disponible en français aussi, bien évidemment…)

Colette

A la trentaine, juste après s’être séparée de son premier mari et une bonne décennie avant le décollage de sa carrière, Colette estimait être « une femme de lettres qui a mal tourné ». Abattue, elle s’interdit « le plaisir, le luxe d’écrire ». Et pourtant, ce qu’elle étouffait extérieurement restait pleinement enflammé à l’intérieur.

Elle s’empare de ce feu intérieur dans une traversée à la fois magnifique et douce-amère, car elle ne parle pas seulement de l’éternel mécanisme psychologique de la composition, mais aussi de la joie créatrice longtemps menacée – voir presque entièrement éteinte –  de l’écriture à la main :

Écrire, être capable d’écrire, qu’est-ce que cela signifie ? Ça veut dire passer de longues heures à rêver devant une page blanche, gribouiller inconsciemment, laisser le stylo jouer autour d’une tâche d’encre et croquer un mot à demi-formé, le raturer, le hérisser de flèches, l’orner d’antennes et de pattes jusqu’à ce qu’il perde toute ressemblance avec un mot déchiffrable et devienne un insecte merveilleux ou une créature palpitante mi-papillon, mi-fée.

Écrire, c’est rester assis et contempler, hypnotisé, le reflet de la fenêtre sur l’encrier argenté, sentir la divine fièvre envahir les joues et le front tandis que la main qui écrit évolue, béatement engourdie, sur le papier. C’est aussi passer des heures perdues lové au creux du divan, et soudain surgit  la profusion de l’inspiration qui nous fait émerger stupéfaits et douloureux, mais déjà récompensés et chargés de trésors, que l’on déverse lentement sur la page vierge dans le petit creuset de lumière sous la lampe.

Écrire, c’est laisser couler fougueusement le plus profond de soi sur le papier tentant, à une telle vitesse frénétique que parfois la main lutte et se rebelle, accablée par le dieu impatient qui la guide – et trouver le lendemain, à la place du rameau doré qui a jailli miraculeusement durant cette heure éblouissante, une ronce flétrie et une fleur rabougrie.

Usant « paresse » au sens où Kirkegaard l’entendait, Colette ajoute :

Écrire, c’est la joie et le tourment du paresseux.

Durant la décennie qui suivit, Colette cède à cette impulsion irrésistible. A la fin des années 1920, elle est célébrée unanimement comme la plus grande auteure française vivante. Une étrange femme au milieu d’une culture bigote et conservatrice en ce début de XXe siècle, soutenant sans relâche la libération sexuelle des femmes à travers son œuvre. A 75 ans, elle est nominée au Prix Nobel de Littérature. (Elle perd face à T.S. Eliot. A ce propos, seulement cinq femmes ont reçu la prestigieuse distinction depuis sa création un demi-siècle auparavant.)

Colette en grande femme !

A la fin de sa vie, regardant en arrière depuis cette plate-forme fortunée d’une grande longévité doublée d’une carrière littéraire prospère, Colette répond à l’une des plus grandes problématiques qui menacent la vie créative : comment résister aux défaitistes…

Je deviens de moins en moins inquiétée par la présence des sceptiques et de leurs jugements. Petit à petit, j’échappe à leur emprise, à la condition qu’ils me nourrissent de oh! et de ah!, qui ne font pas grand bruit mais viennent de loin. Et à la condition aussi qu’ils me fournissent ma dose quotidienne de divertissement. Un manque d’argent, s’il est relatif, et un manque de confort peuvent être enduré par l’orgueil. Mais pas le besoin d’être étonné. Étonnez-moi, faites de votre mieux. Ces derniers éclairs d’étonnement sont ce dont je ne peux me passer.

Avec un œil admiratif pour sa compatriote George Sand – une auteure dont le talent formidable poussa Dostoïevski à écrire un éloge funèbre des plus émouvants lorsqu’il appris son décès – Colette s’émerveille :

Cela me prit énormément de temps pour gratter une quarantaine de livres. Tant d’heures qui auraient pu êtres dédiées aux voyages, aux promenades folles, à la lecture ou même pour se prêter au jeu d’une saine et féminine coquetterie. Comment diable George Sand s’est-elle débrouillée ? En solide travailleuse de lettres qu’elle était, elle pouvait terminer un roman et en commencer un nouveau dans l’heure. Elle n’a jamais perdu un amant ou une bouffée de son narguilé à cause de l’écriture. Et ça me sidère complètement quand j’y pense. Pêle-mêle, et avec une énergie féroce elle accumulait son travail, ses chagrins passagers et ses bonheurs restreints.

Et pourtant Colette n’était pas paresseuse – jusque dans les dernières années de sa vie, elle resta animée par la même agitation créatrice, la même obsession déchaînée qui emplissait sa jeunesse. Peu de temps avant sa mort, à l’âge de 81 ans, elle écrit :

Mon but n’est pas atteint, mais j’y travaille. Je ne sais pas encore quand je réussirai à apprendre à ne pas écrire ; l’obsession, l’obligation sont vieilles de la moitié d’un siècle. Mon auriculaire droit se courbe légèrement, à cause du poids de ma main toujours appuyée quand j’écris, à la manière d’un kangourou incliné sur sa queue. Au plus profond de moi se trouve un esprit fatigué qui continue toujours sa quête de gourmet pour un mot meilleur, et puis pour un meilleur encore.

 

D’autres conseils en français ? C’est par ici : conseils et méthodes.

 

Traduction par Leïla.

 

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