Conseils de Jane Hirshfield : l’effort sans effort de la créativité, l’art de la concentration et la difficulté comme force dédiée à l’attention créative

(Article traduit du site Brain Pickings, avec l’autorisation de l’auteure, Maria Popova. Les liens sponsorisés profitent à Maria. Tous les autres liens pointent vers des articles du site original. Dites moi dans les commentaires si vous souhaitez que je traduise un article en particulier )

Dans une concentration totale, le monde et soi-même commencent à être cohérent. Cet état s’accompagne d’un élargissement de ce qui peut être connu, de ce qui peut être ressenti et de ce qui peut être fait.

The Effortless Effort of Creativity: Jane Hirshfield on Storytelling, the Art of Concentration, and Difficulty as a Consecrating Force of Creative Attention« Les poètes (je veux dire, tous les artistes) sont finalement les seuls à connaître la vérité sur nous » James Baldwin écrit en se lamentant sur la lutte de l’artiste : « Quand quelque chose de terrible arrive à une civilisation, quand elle cesse de produire des poètes, et, ce qui est encore plus cruciale, quand elle cesse de croire au lien que seuls les poètes peuvent créer. » Baldwin n’est plus là pour nous éveiller sur les périls les plus graves de notre époque – dans laquelle l’esprit poétique n’est pas seulement négligé, mais est aussi obligé de se soumettre à la menace. Produire des poètes, dans le sens Baldwinien le plus large : des créatifs qui voient la vérité humaine, semble être l’une des tâches les plus urgentes de notre temps.

 

La maîtrise de cette tâche est examinée par le poète Jane Hirshfield en 1997 dans sa collection d’essais Neuf Portes : Entrer dans l’esprit de la poésie (bibliothèque publique)

Définissant la poésie comme « la clarification et l’amplification de l’être », elle écrit : « Ici, comme ailleurs dans la vie, l’attention ne fait qu’approfondir ce sur quoi elle se porte. ». Dans un superbe essai, « La poésie et l’esprit de concentration », Hirshfield examine la nature de cet approfondissement éclairé, agrandi de l’être – la concentration comme consécration – en analysant ses six composants principaux : la musique, la rhétorique, l’image, l’émotion, l’histoire et la voix. Bien que centrée sur la lecture et l’écriture de la poésie, sa réflexion ondule vers l’extérieur dans des cercles grandissants (comme pourrait dire Rilke ) pour englober chaque type d’écrit, chaque art, et même l’art de vivre.

Jane Hirshfield (photographe : Nick Rozsa )

Hirshfield écrit :

 Chaque poème correct commence dans une langue sensible à ses propres connexions – une langue qui s’entend elle-même et entend son environnement, qui se voit elle-même et voit son environnement, qui permet à ceux qui la regarde de voir en arrière et peut-être même sait mieux que nous qui nous sommes, ce que nous faisons. Autrement dit, ce poème commence dans l’esprit et le corps de la concentration.

Par concentration, je veux dire un état particulier de la conscience : pénétrant, unifié, et focalisé, bien que ouvert et sensible. Cette qualité de la conscience, bien que difficilement transcriptible en mots, est instantanément reconnaissable. Aldous Huxley la décrit comme le moment où les portes de la perception s’ouvrent; James Joyce l’appelle l’épiphanie. Le fait de ressentir la concentration peut être discrètement physique – une sensation simple et inattendu d’un lien profond entre vous et chaque chose. Cela peut survenir comme la récolte d’une longue recherche et nous laisse, comme Wordsworth, un esprit « trop profond pour les larmes ». Pendant l’action, c’est ressenti comme un état de grâce : le temps ralentit et s’étend, et tous les mouvements et décision d’une personne semble contribuer à la Perfection. La concentration peut aussi être placée dans les objets – elle jaillit des peintures de Vermeer, de la petite statue en marbre d’un joueur de lyre de la Grèce antique, d’un bol chinois à trois pieds – et des notes de musiques, des mots, des idées. Dans une concentration totale, le monde et soi-même apparaissent cohérents. Avec cet état commence un élargissement : de ce que vous pouvez connaître, ce que vous pouvez ressentir, de ce que vous pouvez faire.

En considérant le plaisir inégalé de la pratique régulière pour tous ceux qui font l’effort d’être dans « la quête absorbante » du travail créatif, particulièrement pour ceux qui ont atteint la maîtrise, Hirshfield souligne la pratique délibérée comme un aspect essentiel de la concentration – qui transcende la simple compétence mécanique et permet d’atteindre la psychologie, et même le spirituel :

Les gammes fait par les violonistes et les mêmes mouvements répétés par les danseurs pendant des décennies ne sont pas un simple échauffement ou un entrainement mécanique pour les muscles. Ils apprennent à être présent inlassablement, instant par instant, pour eux-même et pour leur art; ils apprennent à être là, libérés des distractions ou de l’ennui.

Illustration de Sydney Smith issue de « Le chat blanc et le moine »

En regardant les routines quotidiennes obsessionnelles et les étranges rituels créatifs de beaucoup d’écrivains, ainsi que l’état de focalisation intense dans l’acte de créer appelé « flow« , Hirshfield explore le chemin qui mène à la concentration :

L’immersion dans l’art lui-même peut être le point d’entrée… Pourtant, il est vrai, la véritable concentration apparaît – paradoxalement – au moment où on fait moins d’efforts. À ce moment-là, il peut y avoir une forte émotion – un sentiment de joie, ou même de chagrin – mais comme souvent, dans une profonde concentration, le moi disparaît. Nous semblons être totalement sur l’objet de notre attention, ou bien nous disparaissons dans l’attention elle-même.  Cela peut expliquer pourquoi la création est si souvent décrite comme impersonnelle et nous dépassant, comme si l’inspiration était littéralement ce que son étymologie indique, quelque chose qu’on a « inspiré et expiré ». Nous nous référons, métaphoriquement, à la Muse, et parlons d’une révélation et d’une découverte artistique profonde. Et pour autant que l’on puisse croire que le « réel » est subjectif et construit, nous pouvons sentir que l’art est un chemin, non seulement pour la beauté, mais aussi pour la vérité : si la « vérité » est un récit choisi, alors de nouvelles histoires, de nouvelles esthétiques sont aussi de nouvelles vérités.

Un siècle après, Rilke met en exergue la puissance d’expansion de l’âme lorsqu’on est en difficulté et nous conseille « d’organiser notre vie selon ce principe d’être toujours en dehors de notre zone de confort ». Hirshfield écrit :

La difficulté elle-même peut mener vers la concentration – les efforts réalisés nous réunissent en une même tâche, et les engagements tenus, bien que laborieux, deviennent aussi un travail d’amour. Le travail d’écriture procure de l’énergie, même à l’écrivain à l’écrivain qui traite des sujets délicat ou douloureux. Parfois, la douleur est seulement une voie dans laquelle il faut s’immerger pour avancer. Le poète pakistanais du XVIIIème siècle, Ghalib, décrit le principe comme : « Pour une goutte de pluie, la joie est d’entrer dans la rivière – / La douleur insupportable devient sa propre guérison. »

Illustration par Andrea Dezsö pour une édition spéciale des contes de Grimm

En écho à l’insistance de Nietzsche selon laquelle une vie pleine exige d’embrasser, plutôt que de la traverser,  et le bel exemple d’Alfred Kazin sur l’élargissement de la réalité par la qualité de la contradiction. Hirshfield ajoute :

La difficulté, que ce soit dans la vie ou dans l’artisanat, n’est pas un obstacle pour un artiste. Sartre dit que le talent « n’est pas un cadeau du ciel, mais la manière dont une personne réagit positivement dans des situations désespérées. » Tout comme la pression géologique transforme les sédiments océaniques en calcaire, le niveau de concentration d’un artiste se concrétise pleinement dans la réalisation d’une œuvre d’art. Souvent, la présence du Beau, aussi bien dans la vie que dans l’art, est le résultat équilibré entre l’envie d’aller en avant et le désir de résistance de l’autre coté – comme un arbre noueux, une statue recouvert d’un drap. À travers de telles tensions, physiques ou mentales, nous devenons le monde lui-même. Le grand art, on pourrait dire, est l’expression d’une pensée qui a été concentrée de cette manière : affinée et façonnée par une attention particulière portée à la matière récalcitrante du monde et de la vie. Nous cherchons dans l’art l’intensité insaisissable.

 

Hirshfield se tourne vers le rôle du langage dans la concentration et le rôle de la concentration dans le langage, dans l’écriture et dans la poésie :

Les grands mouvements de la pensée, de l’émotion et de la perception sont comprimés dans des formes que l’esprit peut contenir – des images, des phrases et des histoires qui servent de portes d’entrée à des royaumes d’ordinaire invisibles… Les mots se tiennent dans l’esprit, ensemencés avec le surplus de beauté et de signification, qui est la marque de la concentration.

Plus d’un siècle après, William James affirme, dans sa théorie fondatrice de la façon dont le corps influence les émotions, qu’une  » émotion humaine purement théorique, sans corps, est insignifiante ». Hirshfield examine les dimensions du temps et de l’espace dans le langage à travers l’angle du corps :

La forme du langage est étrangement immortel, vivant dans la fraîcheur d’un pré hors du temps.  Mais le langage vit aussi en nous, en ce moment. Dans un poème, l’émotion, l’intellect et la physiologie sont inséparablement connecté pour saisir les liens entre les sons. C’est délicat de sentir l’intimité tout en criant de rage dans un faible chuchotement, de sauter et de pleurer en même temps.

Bien avant que les scientifiques étudient l’importance de la répétition sur le cerveau, Hirshfield parle de l’enchantement de la régularité rythmique. Dans un passage qui rappelle la notion fondamentale de Jérome Bruner, psychologue de Harvard, la « surprise efficace » comme pilier de la créativité, elle décrit la surprise affective qui est au cœur de chaque grande œuvre d’art :

Un rythme régulier dans un domaine peut apporter des effets inattendus dans d’autre domaine : en recherche d’une rime, l’esprit tombe sur une idée surprenante. Cet équilibre entre l’attendu et l’inattendu, à la fois dans l’esthétique et dans la cognition, est proche de l’essence de tout travail artistique. Grâce à la concentration, les deux aspects, esthétique et réflexion, peuvent survenir.

Illustration par Maurice Sendak, tirée du Grand Livre Vert de Robert Graves
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