Saint Epondyle : Un Volté dans la blogosphère

Internet est un royaume sans roi. Sans carte, on navigue à vue. Les trésors sont légions, mais sans être cachés, ils ne sont pas toujours visible au premier coup d’œil… Cosmo Orbus en est un. C’est l’antre de Saint Epondyle. Science-fiction, culture rôliste, analyses techno-critique, entretiens, organisateur d’un concours annuel Fifty

Tu es arrivé devant l’antre, avant d’y entrer, je te présente l’archange…

« Archange des Internets »… Comment tu te définirais ? Qu’est ce qui anime ta Vie ?

Plus prosaïquement que « archange », je suis blogueur. J’anime un journal personnel en ligne, un média culturel dans lequel je parle de mes centres d’intérêts et mène quelques réflexions qui en découlent. Les thématiques en sont éclectiques, voire carrément disparates. Je navigue entre les « cultures de l’Imaginaire », les jeux de rôles et – de plus en plus – les thématiques de société axées autour de l’impact des technologies sur nos vies. Ce dernier thème « technocritique » n’est pas toujours lié à la SF, même si celle-ci y apporte souvent des briques qui aident à la réflexion. Tout ça est un peu bordélique, mais j’aime l’idée que mon blog reflète ce que j’ai dans la tête, au moins en partie. C’est pour cette raison que je donne toujours mon opinion, et que je me laisse aller aux billets d’humeur ou aux états d’âme de temps en temps. Je ne crois pas à l’objectivité et je ne suis pas journaliste, j’assume donc de ne parler que de mon point de vue. Enfin, je n’ai pas de ligne éditoriale trop précise : tout ce qui m’intéresse à potentiellement sa place sur Cosmo.

Quant à savoir si ça « anime ma vie »…

Comme tout le monde, je suis animé par un cocktail foutrac et contradictoire de motivations différentes. L’écriture n’est pas une force vitale transcendante, ni une expérience mystique pour laquelle je me lève chaque matin. Il y a des jours, nombreux, la majorité en fait, ou c’est un travail très ingrat. Pourtant depuis 6 ans et quelques que j’écris sur Cosmo, oui, c’est devenu très important pour moi.

La vie n’a pas de sens, il n’y a aucune raison pour laquelle nous sommes ici et maintenant. C’est décevant et moins confortable que si nous avions une morale sur laquelle nous appuyer, un but à poursuivre, mais c’est une conviction nihiliste que j’hérite probablement de notre époque et de mon milieu. Il n’y a pas de but à la vie, mais on peut essayer d’y donner un peu sens en faisant ce qui nous semble important à différents niveaux. Peut-être que ça rendra les choses moins lourdes à porter pour soi, déjà, pour les autres idéalement, ou peut-être pas. Cette voie me convient pas mal, je m’y débrouille bien et ça m’apporte beaucoup. Mon besoin de poursuivre tient pas mal de la peur irrationnelle de « passer à côté de ma vie ». C’est un peu con dis comme ça, mais personne ne vivra à notre place, et surtout pas soi-même dans le futur. Alors bon gré mal gré, il faut bien s’y coller.

Suis-tu une méthode de travail pour ton blog, ou c’est l’inspiration divine ? Et pour l’écriture de tes bouquins ?

Il n’y a pas de méthode pour bloguer et ceux qui le disent cherchent souvent à vendre, justement, une « recette miracle ». Chacun à ses rituels, ses habitudes, ses routines et ses motivations. Mais dans tous les cas, ça demande une discipline qui s’intéresse plus à l’écriture elle-même, au sujet traité, qu’à d’hypothétiques fruits ramassés grâce à elle (célébrité, fortune, place au Panthéon…). Sortir un article par semaine en essayant de le faire bien, et conjuguer ça avec la vie en général, ça demande de s’astreindre à quelques contraintes. C’est pour ça que la plupart des blogs finissent à l’abandon en quelques semaines.

La discipline, c’est primordial. Et avec elle viennent l’organisation (pour arriver à tout faire dans des journées de 24h) et l’inspiration. Mon organisation à moi est assez simple, c’est une suite d’habitudes bien ancrées, mélange de routine et de réflexes : prendre des notes dans mes carnets, écrire [presque] tout ce que j’ai en tête sans attendre, entasser et ordonner les brouillons dès que je commence à avoir un peu de matière. J’ai récemment dépassé les 200 articles-brouillons enregistrés dans le back-office de mon site. L’inspiration n’est pas un problème et n’en sera jamais un. Plus je parle de mes sujets et plus j’y réfléchis, et donc plus j’ai à dire. Mes articles JdR se nourrissent directement de mes parties, quand je ne joue pas je n’écris pas sur ce sujet parce que la matière n’est pas vivante dans ma vie à ce moment. Pour le reste les thématiques ont beau être assez restreintes, on n’a jamais fait le tour de rien. Je préfère parler cent fois d’un truc passionnant sous des angles variés, que de cent trucs différents dont une majorité en me forçant à trouver un truc à dire. C’est un peu ce que je disais dans mes vœux 2017 : certains thèmes peuvent occuper des vies entières.

Les bouquins que j’écris découlent exactement de ça. Je suis blogueur, j’écris donc en ligne avec une publication relativement rapide. Deux fois mes sujets m’ont semblé interminables, et j’ai trouvé bon de les prendre à part pour leur faire un sort en allant aussi loin que possible. Ça a donné un bouquin, et bientôt un deuxième. Quand je vois Cyberpunk Reality aujourd’hui, je me dis qu’un thème aussi large aurait demandé dix fois plus de boulot, voire cent fois plus. Il n’empêche, le texte se tient comme un tout, je n’ai pas à en rougir. C’est le maximum auquel je suis arrivé il y a deux ans, quand je voulais me prouver que j’étais capable de sortir ça par moi-même. Rien ne m’empêche d’en faire une réédition augmentée d’ici quelques années, ou de continuer à approfondir le sujet sur le blog. Autant aller de l’avant.

Le fait d’avoir écrit un livre est très valorisé socialement. Pourtant je ne vois pas de grosse différence avec le travail que je fais quasi quotidiennement en ligne. Le texte est plus long, il est vendu, mise en page et sort sur papier. Mais fondamentalement je le travaille à peu près pareil. Ça épate pas mal de monde, mais le nombre de livres que j’ai vendus et/ou distribués n’atteint même pas le nombre de mes lecteurs quotidiens sur le blog.

Cyberpunk Reality - Couverture
Cyberpunk Reality par Saint Epondyle

Tu es grand lecteur de science-fiction, écrivain, philosophe, rôliste… As-tu déjà marché sur la lune ?

Non, et d’ailleurs ça ne me fait même pas rêver.

Pas mal de gens sont venus à la SF par passion pour les sciences, attrait pour l’espace, rêve de terres lointaines. Ça n’est pas mon cas ; je ne connais rien en science et le sujet peine à me passionner. Je suis un littéraire pur jus, biberonné à Star Wars et Warcraft. Je suis venu à la SF par capillarité avec la fantasy en particulier (le jeu de rôles beaucoup), et le fantastique bien sûr. Mes premières amours sont les vampires, les fantômes, les dragons, bien plus que les utopies spatiales ou les robots. Je n’ai rien lu d’Asimov, Herbert, Heinlein, Howard… Mes œuvres fondatrices sont et resteront toujours Dracula, Les fleurs du mal, L’appel de Cthulhu, Le Seigneur des Anneaux et Star Wars bien sûr que j’ai déjà cité… ainsi bien sûr que Harry Potter avec lequel j’ai commencé à lire par moi-même. Je suis venu à la SF par quelques claques, au cinéma Matrix, V pour Vendetta, Alien et Blade Runner essentiellement ; en BD La Caste des Méta-Barons, Fullmetal Alchemist ; en jeux vidéo Starcraft. Je ne suis certainement pas expert sur le sujet, au sens où je serai inattaquable sur les références. Par contre, les œuvres que je connais, j’ai la prétention de les connaître bien, souvent très bien.

Je n’aime pas trop l’appellation « philosophe » qui est souvent utilisée pour mettre les gens sur un piédestal. Les « philosophes » encore vivants sont souvent autoproclamés, ou institués comme tels pour donner de l’importance à leur parole, souvent ce sont des gens très installés dans une posture, qui ont l’habitude qu’on écoute ce qu’ils disent à la télé, dans les tribunes etc. Je viens d’Internet, ce monde en vrac ou le tout côtoie le n’importe quoi, j’ai tout accompli par ce biais, et si je commence petit à petit à en sortir je garde des réflexes du net profondément ancrés dans mon rapport au monde. Quand j’ai fini mon livre, je n’ai pensé à chercher un éditeur qu’après l’avoir mis en ligne (et j’ai vite laissé tomber). Je dois tout au net : le fait de pouvoir prendre la parole et, en travaillant des années, de pouvoir trouver des gens que ça intéresse pour papoter, réfléchir, et avancer ensemble. Depuis dix ou douze ans que j’erre sur les réseaux, j’ai grandit, mûri, je me suis fait des amis que je côtoie encore pour certains, pour d’autres pas.

Mes multiples sujets d’intérêt me font toucher à tout, réfléchir pas mal, et naturellement j’en viens à me documenter. Je touche à la philo mais je n’y connais rien. Je puise autant dans les bouquins, articles de blog, journaux et magazines que dans les débats passionnés que je peux avoir avec mes amis. Tout le monde peut s’autoproclamer « philosophe » ; ça ne reste souvent qu’une façon de vouloir se distinguer, qui est assez artificielle et snob.

Pour peu qu’on se pose deux ou trois questions, on fait vite de la philo. Avoir des discussions passionnées autour du cinéma, des jeux vidéo et des BD qu’on a lues, même si on ne le conscientise pas comme ça, c’est fondamentalement de la métafiction.

Il paraît que tu contres toutes les nuits, en étant une Horde à toi tout seul…

J’ai contré toutes les nuits aux côtés de La Horde, au mois de novembre et début décembre 2016 pour l’écriture de mon second bouquin qui est une analyse de La Horde du Contrevent. Actuellement j’en ai un peu décroché pour m’intéresser à d’autres sujets plus technocritiques notamment à travers la préparation du Forum de Strasbourg sur le transhumanisme et la sortie prochaine du recueil des Éditions La Volte consacré à l’avenir du travail, pour laquelle je donne un petit coup de main. Mais j’y reviendrai avec le printemps, c’est une certitude.

Si le « contre » des hordiers est une métaphore de la vie « exposée », « vent debout » contre les fatigues, paresses et épreuves de l’existence, une manière de se maintenir en mouvement pour maintenir vive notre force vitale immanente, alors on peut dire que je contre depuis 6 ans en me forçant à écrire sur une base hebdomadaire, sans lâcher, sans arrêt et sans la jouer à l’économie. Ça me fait penser à la citation de Paul Valéry citée par Miyazaki dans son dernier film que j’ai beaucoup aimé : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre. » Voilà.

Le fanatisme Damasien est-il bien vécu par tes proches ? Quels sont tes rapports avec ton gourou ?

Je réfute absolument les termes « fanatisme » et « gourou ». Il y a deux aspects à prendre en compte pour te répondre, et expliquer enfin ce que je lui trouve, à ce monsieur Damasio. (Même si à nouveau mes vœux 2017 abordaient ce sujet.)

Premièrement, et c’est le plus important : l’œuvre. Je suis quelqu’un qui aime approfondir, lorsqu’un roman me plait je lis souvent tous les autres du même auteur. En musique c’est pareil, je connais assez peu d’artistes mais je les connais en profondeur, titre par titre, album par album, tant que j’y trouve mon compte. Les œuvres de Damasio sont titanesques, c’est exactement ça que je veux lire même si d’autres auteurs me plaisent aussi. C’est une littérature extrêmement aboutie, imaginative, profonde car porteuse d’un sens lié au monde actuel ou à des questionnements existentiels qui me tenaillent presque en continu. Le recueil Aucun souvenir assez solide regorge de ça : des métaphores filées sur des thématiques passionnantes d’actualité comme la privatisation de la langue, l’Internet bouffé par le secteur commercial… et les stratégies de résistance et de création déployées pour leur échapper. C’est ÇA que doit faire la SF bien plus que de parler d’une énième guerre galactique dans un monde lointain, trop lointain. C’est une SF politique, qui prend position avec un souffle, une puissance dingue, propre à transformer, transporter le lecteur ; lui ouvrir le crâne pour le sortir de ses réflexes de pensée et ses facilités intellectuelles multiples. C’est en tous cas ce qui m’est arrivé. Enfin, c’est une littérature actuelle et française. Je ne dis pas ça par chauvinisme, mais apprécier une langue si riche en version originale est un vrai bonheur truffé de jeux de mots et d’inventions littéraires. Ça m’attire plus qu’un texte traduit, si bon soit-il.

Il faut distinguer le « fanatisme » aveugle et décérébré par définition, d’une passion riche et féconde. L’œuvre de Damasio, entre autres, me rend plus intelligent parce que j’écris dessus, parce qu’elle m’incite à ouvrir mes écoutilles et à creuser dans une matière grise rendue molle de ne pas être utilisée. Si j’en termine un jour, si je me lasse, si je n’y trouve plus mon compte, j’aurais au moins utilisés ces pavés comme marchepieds pour me hisser un peu plus haut.

Deuxièmement, Alain en tant que personne est un exemple incroyable d’accessibilité. Il y a un groupe, aux contours indistincts de « voltés » qui gravitent dans son giron et celui de La Volte, la maison d’édition. Ces gens se retrouvent, discutent, forment des projets. Il y a ceux qui font du spectacle vivant, comme Benjamin Mayet, ceux qui font des films documentaires, de la musique… et j’en connais une toute petite parcelle. Alain est très généreux avec son œuvre, la première fois que je l’ai interviewé j’ai mis 6 mois à réussir à le coincer pour avoir mes réponses, mais il m’a donné une matière absolument passionnante et unique. Pareil la deuxième fois. Et quand je suis allé le voir – deux fois – avec mes questions sous le bras pour mon analyse de La Horde, il m’a envoyé ses documents de travail, comme ça, cadeau, et a passé plus d’une heure et demie à discuter de mes théories et à guider ma réflexion. C’est une générosité extrêmement rare pour un auteur « en vue ».

Que ça fasse ricaner mes copains lorsque je parle – encore ! – de Damasio… c’est le jeu. Je n’ai pas l’impression de tomber dans l’admiration béate lorsque j’écris sur ses œuvres. Bien sûr que je l’admire pour ce qu’il fait, mais je n’ai pas l’impression que ça me fasse dire des choses moins intelligentes. En fait c’est même le contraire. De nombreux analystes et exégètes se spécialisent sur un auteur, je ne vois pas où est le problème. C’est pour ça que mon livre sera une analyse de La Horde, pour en comprendre le sous-texte et les fondements philosophiques, et pas une critique. Je ne peux pas critiquer ce roman, bien sûr que c’est un chef d’œuvre !

Tu interviens au Forum Européen de la Bioéthique 2016 de Strasbourg dont le thème est « Humain / Post-Humain », ça te fait pas peur, tous ces transhumanistes ? Au vu de ton livre Cyberpunk Reality, dernier bilan avant la fin du monde, il va y avoir du sport…

L’invitation au Forum est une très grande fierté, et ça me stresse pas mal. Je réfléchis essentiellement à l’écrit, en retouchant mon texte, le laissant mûrir des mois et parfois des années (j’ai mis deux ans à écrire mon article sur le Quantified Self), je ne suis pas autant à l’aise à l’oral.

Je n’ai pas peur des transhumanistes, et ils n’ont pas peur de moi. Nous n’y allons pas pour nous battre, mais pour discuter entre personnes intelligentes même si nos vues divergent. Charge à notre auditoire de faire son opinion à partir de là, et j’espère d’autres sources en creusant le sujet à son tour. Exprimons nos idées avec conviction et flamme mais sans s’agresser et nous aurons débattu sans verser dans le vacarme qui tend à se généraliser ces temps-ci. Accueillir la contradiction, c’est la base de l’ouverture d’esprit, non ?

Ma peur principale est d’être ridicule. Mais quand bien même je m’en remettrai et ça ne m’empêchera pas de revenir à mon écriture. Tu sais, je suis d’abord un gratte-clavier. Alors pour Strasbourg comme la vie, je m’en remets à la devise de Barjavel : « Le mieux à faire et de faire de son mieux ».

Antoine Saint Epondyle, janvier 2017.

Merci beaucoup à toi !

Retrouve-le sur Cosmo Orbus, et aussi au Forum Européen de Bioéthique à Strasbourg le 31 janvier 2017.

 

Retrouve d’autres interviews par ici.

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