Conseils de Jennifer Egan sur l’écriture : le piège de l’approbation et la plus importante discipline pour l’écrivain amateur

(Article traduit du site Brain Pickings, avec l’autorisation de l’auteure, Maria Popova. Les liens sponsorisés profitent à Maria. Tous les autres liens pointent vers des articles du site original. Dites moi dans les commentaires si vous souhaitez que je traduise un article en particulier )

Vous pouvez écrire avec régularité seulement si vous êtes prêts à mal écrire… Acceptez de mal écrire comme une manière de vous encourager, un échauffement qui vous permettra de bien écrire

« Soyez un bon manager pour vos talents », nous conseillait vivement la poétesse Jane Kenyon, dans ce qu’il reste le meilleur conseil d’écriture que j’ai trouvé. Pourtant, même pour les artistes les plus doués, la pratique de ce management demande encore une discipline constante et délicate.

Jennifer Egan (née le 7 septembre 1962), écrivain qui a reçu le prix Pulitzer, part à la découverte de sa maîtrise inimitable dans Why We Write : 20 Acclaimed authors  on How and Why They Do What They Do – la magnifique anthologie éditée par Meredith Maran, laquelle nous révèle aussi sur l’auto-désillusion nécessaire d’un travail créatif par Michael Lewis, les conseils aux aspirants-écrivains de Susan Orleans, comment faire apparaître sa muse par Isabelle Allende et la folie et le magnétisme des mots écrits par Mary Karr.

 

 

Commençons avec la question centrale de pourquoi les écrivains écrivent – question qui a déjà obtenu des réponses mémorables de la part de W.H Auden, Pablo Neruda, Joan Didion, David Foster Wallace, Italo Calvino et de William Faulkner – Egan considère l’acte d’écrire comme une forme d’auto-traitement indispensable :

Quand je ne suis pas en train d’écrire, je prends conscience qu’il me manque quelque chose. Si je n’écris pas pendant un long moment, ça s’empire. Je deviens dépressive. Il y a quelque chose de vital qui ne fonctionne pas. Petit à petit, des dégâts commencent à se produire. Je peux continuer sans écrire, mais mes membres s’engourdissent. Quelque chose de mauvais m’arrive, et je sais ce que c’est. Plus j’attends, plus ce sera difficile de m’y remettre.

Quand je suis en train d’écrire, surtout si je vais bien, je vis dans deux dimensions différentes : ma vie que je vis en ce moment, que j’apprécie beaucoup, et cet autre monde où j’habite, inconnu des autres.

 

Pour Egan, comme pour beaucoup d’artistes, cette façon différente d’habiter le monde incarne le concept du flow d’après le psychologique pionnier Mihalyi Csikszentmihalyi – une forme ultime que l’écrivain scientifique Diane Ackermann a appelé le jeu profond, un état d’évolution essentiel et de signification existentielle. Egan en parle magnifiquement :

Quand j’écris une fiction, j’oublie qui je suis et d’où je viens. Je glisse vers un mode d’absorption total. J’adore la sensation quand je commence à m’engager de l’autre coté, quand je perds doucement mes repères. Si je passe de mon état d’esprit d’écriture au fait d’aller chercher mes enfants à l’école, je ressens souvent une sorte de déprime, très courte mais aigüe, comme si j’avais un accident de décompression. Une fois que je suis avec eux, elle disparaît totalement, et je me sens à nouveau heureuse. Parfois, j’oublie que j’ai des enfants, ce qui est très étrange. Je me sens coupable par rapport à ce sujet, comme si mon inattention allait leur causer quelque chose, même si je n’en suis pas responsable…

Illustration par Kris Di GIacomo de Enormous Smallness (Matthew Burgess), une biography en image de E.E Cummings.

À l’émerveillement de Colette dans la transcendante obsession / compulsion de l’écriture, Egan ajoute :

Quand l’écris va bien – j’essaye de ne pas tomber dans les clichés – je me sens nourris par une force cachée. Qu’importe si des choses vont mal dans ma vie, j’ai cette source d’énergie activée. Quand l’écris ne va pas, ne pas écrire est tout aussi mauvais ou nocif. Il y a une fuite et l’énergie s’engouffre et disparaît. Même quand le reste de ma vie va bien, je me sens déprimée. J’ai une très faible tolérance aux contrariétés et j’ai du mal à me réjouir du positif. Avant d’avoir mes enfants, c’était pire encore. Je les remercie de me faire oublier mon métier.

Dans un sentiment qui rappelle les réflexions de Joni Mitchell sur le coté obscur du succès artistique et les plaintes de John Steinbeck à propos des risques de l’approbation du public, Egan considère les répercussions de la victoire du Prix Pulitzer :

L’attention et l’admiration que j’ai obtenu pour Good Spoon – être entourée de beaucoup de monde lorsque j’ai gagné le Prix Pulitzer et d’autres prix – contraster énormement avec le plaisir très privé d’écrire. Et c’est dangereux. Penser que je vais à nouveau recevoir ce genre d’amour, que cela devrait être mon objectif, mine mes prises de décisions sur le plan créatif et me déprime. Je n’ai jamais recherché cette reconnaissance, et je ne veux pas commencer aujourd’hui.

(…)

Je consacre tous mes efforts à rejeter ce que j’avais fait avec Good Spoon en me consacrant à mon nouveau projet. Si je commence à vouloir retrouver l’admiration que j’ai eu avec Good Spoon, je n’arriverai jamais à faire quelque chose de bien. Je le sais. Arrêter de s’améliorer ? Ce n’est pas une escuse.

En réfléchissant sur cette tendance, que les psychologues appellent  » l’illusion de la fin de l’histoire » – admirablement résumée par le psychologue d’Harvard Dan Gilbert  » les êtres humains sont des oeuvres d’art pensant à tord qu’elles sont finies »– Egan ajoute :

Nous avons tous une telle tendance à penser que le moment présent durera éternellement. Peut-être que lorsque je ne serai plus la favorite du moment, je serai dévastée et choquée, et j’oublierai ce que je viens de dire. Mais mon espoir réside dans les outils que je possède pour gérer cet état.

Elle finit par donner trois conseils aux apprentis écrivains :

  • Lisez à hauteur de vos ambitions. La lecture est ce qui alimente votre style d’écriture. Si vous aimez vraiment lire un style, il sera peut-être difficile d’écrire dans un autre style.

  • L’exercice physique est une bonne analogie pour l’écriture. Si vous ne faîtes jamais d’exercice, vous aurez tendance à éviter d’en faire. Si vous avez l’habitude d’en faire, ce serait étrange et inconfortable de ne plus en faire. Peu importe où vous en êtes dans votre carrière, c’est la même chose pour les écrivains. Même quinze minutes par jour permettra d’instaurer une habitude.

  • Vous pouvez écrire avec régularité seulement si vous êtes prêts à mal écrire… Acceptez de mal écrire comme une manière de vous encourager, un échauffement qui vous permettra de bien écrire.

 

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