La Vie de Ça : 2.Monologue : Tant soignée

(suite de 1.Catalogue )

 

Caverne. Dragon. Orgasme. Rien. Jour.

Ça ouvre les yeux. Il fait bon, normalement bon. Comme d’habitude. Parfait. A peine embrumé par cette drôle de nuit. Ce n’est pas la première fois. Cela passera, se dit Ça. Et souvent, oui, cela passe. Il suffit de vivre, de faire comme d’habitude. Tout comme d’habitude. Parfaitement. En un bond, Ça se met debout. Super. Pas de corps douloureux, fatigué ou brûlé. Normal. Gravité parfaite pour ne pas avoir à faire le moindre effort inutile.

Merci Pantacle. Dieu tout puissant, toi qui nourrit mon esprit et mon corps, me soigne et me protège de l’adversité. Ça sait que l’adversité existe. Ses cauchemars lui prouvent. Mais il sait que Pantacle protège Ça. Parce que c’est comme ça. La perfection.

Depuis le début, Ça a toujours été le préféré, le seul de Pantacle.

Température exquise. Équilibre jour/nuit : ok. C’est parti pour une nouvelle journée. Le monde sphérique de Ça n’est pas loin du jardin d’Eden. Il y fait bon, depuis le début de son existence. Alors, Ça court, se roule par terre, frappe le sol pour se défouler, rebondit contre sa bulle. Il est si heureux. Un bonheur intense, régulier, sans faille. Sauf peut-être ces rêves un peu agités, et encore. Le bonheur a élu domicile chez Ça. Un état permanent de bien-être…

Tiens, voilà le vent qui parle, qui chante. Un langage féerique, une symphonie qui joue avec la vitesse, le rythme, la hauteur des notes, des si bémol à faire frémir. C’est l’œuvre du grand Pantacle. Il joue, tel un orchestre, tantôt des instruments connus, tantôt des sonorités étranges. Parfois, c’est juste quelques notes inhabituelles, avec un instrument unique, et puis, cet instrument disparaît, Ça n’entend plus jamais la moindre note semblable.

C’est un dieu bon, mélomane, généreux. Très généreux, car le Grand Arbre nourrit Ça. L’unique chose dans son monde sphérique : le Grand Arbre Nourrisseur. Il donne des fruits ronds, d’une belle couleur (laquelle, Ça ne pourrait pas dire, tout semble toujours magnifiquement de la même couleur, une couleur si puissante qu’elle se suffit à elle-même). Le goût. Un tel goût, qui change à chaque fois, jouant avec l’infinité des saveurs que peut ressentir le palais de Ça. Et toujours une pointe de sucre, faisant le lien, prouvant l’origine divine. Tout ce qui est bon, et tout est bon, provient de Pantacle.

Ainsi est la Vie de Ça. L’extase permanente.

De temps en temps, Pantacle joue avec son Ça. Il met de la musique, et le monde devient une piste de danse. Musique nouvelle, plutôt dirigée, laissant peu de place, vent frais, des ombres et de la lumière. Oh, rarement. C’est arrivé à Ça, deux ou trois fois, pas plus. Et à chaque fois, le Grand Arbre donne des fruits spéciaux, alcoolisés, peut-être des fruits énergiques, étranges. Ça aime l’étrangeté, un peu. Juste un peu. Les rêves, c’est trop. Heureusement, c’est rare.

Ça, malgré sa vie idéale, se pose des questions. Ça sent bien que les fruits du Grand Arbre lui donnent beaucoup d’énergie, et justement, Ça devient de plus en plus fort, de plus en plus grand. Ça apprend de nouvelles roulades, de nouvelles danses, c’est tout son être qui grandit, grandit… mais est-ce que Pantacle le remarque? Son monde reste à la même taille. Ça arrêtera de grandir au bon moment, oui, ça doit être ça. Et Ça doit être Ça. Un être unique, aimé de Pantacle, protégé de tout ce qui n’est pas parfait.

Absence.

« Pantacle…? » Que se passe-t-il? Ça ne sent plus le regard bienveillant de Pantacle. Tout semble éteint. Musique stridente, vent froid. Pantacle abandonnerait-il Ça?

Ça bouge, se débat, donne des coups de pieds. Épuisé, Ça s’endort. S’endormir, cela a toujours marché. Ça dort beaucoup, plusieurs fois, quand Ça le souhaite, quand Pantacle le suggère. Ce qui est souvent le cas. S’amuser, manger, dormir. Et dès que Ça se réveille, la perfection revient. Le sommeil réparateur. Oui, Pantacle est de retour. Ouf!

Pourquoi cette absence? Après tout, ce n’était peut-être qu’un cauchemar? Ça n’a que Pantacle et Pantacle n’a que Ça. La boucle est bouclé. Cercle vertueux.

Le temps passe, Ça le sait, car Ça se sent serré. Pourquoi? Étrange… Peut-être est-ce le temps de devenir Pantacle, se dit Ça. Tremblement de terre. Tout son monde s’ébranle. Les parois semblent se fragiliser, Ça s’endort immédiatement, il faut fuir l’adversité. Elle n’osera pas venir ici.

Réveil. Encore un cauchemar. Tremblement de terre. Quelle idée! Mais…les fissures, les trémolos des notes… C’était réel. Et non un rêve. Est-ce les dragons qui ont voulu attaquer son monde? Pourquoi? Que faire? Ça fait le tour du monde, passe sa main sur chaque fissure, essaye de comprendre leurs histoires, tente de les réparer. Avec quoi? Des fruits?

Nouvelles secousses. Plus fortes encore. Dormir? Non. Les fissures. Vite protéger son monde. Comment? Là, en bas, une fissure plus grande est apparue. Vite, une solution. Ça prie très fort Pantacle. Et les secousses s’arrêtent. Merci Pantacle. Merci d’être juste et bon. Mais pourquoi? C’est peut-être un nouveau jeu. Ça se sent alors rassuré. Bien. Très bien. La perfection va retrouver sa place, les fissures disparaître. Tout va redevenir normal. Il le faut. C’est comme cela que doit être le monde de Ça. Parfaitement normal. Sans interruption. On n’arrête pas la perfection.

Séisme. Des morceaux tombent, les fissures s’agrandissent. Ça n’avait déjà plus beaucoup de place, à force de grandir. Trop grand. De plus en plus de fissures, de débris qui tombent. Ça ne veut pas mourir. Fuir? Obligé de fuir? Ça n’ose pas s’engouffrer dans cette fissure plus grande que les autres, au sol. Mais Ça ne veut pas mourir non plus.

Le Grand Arbre? Ça tend le bras, l’attrape, le tire de toutes ces forces. Il cède. Vite, la fissure. En rampant, Ça s’y enfonce. C’est étroit. Impossible de faire demi-tour, son monde semble s’être effondré. Prudemment, Ça rampe. Le Grand Arbre avec lui, collé contre lui, ses racines traînant encore derrière. Tiens, Ça pensait que le Grand Arbre serait plus grand, plus lourd aussi. Les parois de ce tunnel bougent! Nouveau tremblement de terre, tremblement de monde. Musique abasourdissante, agressive. Et trop forte. Plus d’équilibre nuit/jour. Trop de jour. Trop de bruit. Ça accélère. Essaye d’accélérer. C’est étroit. Encore des secousses, les parois bougent, comme si elles cherchaient à chasser cet intrus, à le pousser ailleurs, à l’éjecter.

Et puis, Ça n’est pas seul. Ça sent une présence, quelqu’un. Ça tremble. Étrange, pourquoi trembler? Quel intérêt? Ce n’est pas un cauchemar, c’est différent. Bien trop réel, trop bruyant, trop d’informations. Et puis, Ça n’a pas du tout envie de plaisanter. Dans les rêves, Ça plaisante. C’est tellement idiot les rêves. Mais là, non. Une présence, mais où?

Ça a du mal à avancer, cherche cette présence. Quel être pourrait se cacher ici? Et puis, il n’y a déjà pas assez de place pour Ça. Et pourtant, Ça sent cet autre être, tout proche. Ça tremble de plus belle, a du mal à penser. Cet être est… non, ce n’est pas possible… à l’intérieur de Ça. Ça veut crier. Souffle coupé. Ça accélère, mais comment fuir ce qui a pris possession de soi. Démon. Cet être devient Ça. Ça devient cet être. Ça devient Peur. Ça devient elle. Toujours avec son Grand Arbre, Peur cherche à enfin sortir de ce gouffre. Elle passe en dessous d’une énorme roche blanchâtre, continuant son périple dans le tunnel. Alors, angoissée, Peur se dépêche, elle ne veut pas mourir. Elle oublie même Pantacle, le dieu de Ça. Tout est obscur dans la tête de Peur.

Horreur. Mourir, non.. Tout le corps de Peur se débat pour avancer, tantôt poussée par les parois, tantôt emprisonnée par elle. Et toujours les secousses.. Le bruit devient plus fort, inquiétant encore plus Peur. De la lumière, là. Plus de lumière. Deux énormes pattes attrapent Peur. Elle tente de fuir, de faire lâcher prise, tape, crie. Ces pattes lui font mal, à l’intérieur même de Peur. Douleurs et fraîcheur intimement liées.

Hurle, hurle, hurle… Chute, déchirement. On enlève le Grand Arbre, dernier souvenir de son monde. Peur n’a même plus la force de résister. Elle tombe sur un sol étrange, chaud, mouillé, salé, soleil agressif. Peur veut encore ramper, elle sent la présence du Grand Arbre quelque part. Elle reconnaît l’odeur. Elle rampe, sent, mord. Privée de sa vue, ne voit rien, presque rien, aveuglée. Fruit bizarre. Peur mord. Peur n’en peut plus. Peur s’évanouit.

Qui aurait pu croire que Peur, tant soignée, fut en gestation dans Ça?

 

(la suite 3.Apologue : Quand Bigre Bide )

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